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mercredi, 11 juillet 2018 06:00

L’appropriation de SLĀV par les médias

Depuis quelques semaines, le concept d’appropriation culturelle refait surface dans les médias québécois. Cette fois, c’est l’histoire du spectacle SLĀV, du metteur en scène mondialement reconnu, Robert Lepage, qui défraie la manchette. Dans cette création qui voulait faire revivre le traumatisme de l’esclavage noir, Lepage a eu l’audace de faire chanter de vieilles chansons d’esclaves par une interprète blanche.

D’entrée de jeu, nous devons admettre ne pas avoir vu le spectacle, qui a été annulé la semaine dernière. Nous n’en parlerons donc pas, mais considérons d’abord la tempête médiatique qui l’entoure. L’intelligentsia culturelle et médiatique ainsi que quelques associations multiculturelles du Québec se déchainent. Certains y voient un Blanc qui s’approprie des éléments de la culture noire d’Amérique pour faire du cash. À contrario, d’autres voient une œuvre artistique qui met en lumière un pan néfaste de l’histoire de l’Amérique.

Il faut d’abord parler de ce qu’on entend par «appropriation culturelle». Le concept a été développé par des universitaires américains et, à l’origine, désignait l’utilisation des éléments d’une culture par les membres d’une autre culture dite dominante. Depuis les années 2000, ce concept divise. Ses partisans affirment qu’il constitue une sorte de spoliation et d’oppression de la culture dite dominée. Ses opposants voient plutôt ce concept comme une manifestation du politiquement correct et une entrave à la liberté de création.

L’art comporte beaucoup de répétitions, de copies, de recréations filtrées par l’imaginaire d’un nouvel artiste qui remet le tout au gout du jour. C’est ainsi que les chansons d’esclaves sont devenues du blues, ensuite du R&B pour finalement se transformer en rock&roll; c’est ainsi que Nelligan a repris le spleen de Rimbaud pour nous raconter son mal de vivre; c’est ainsi que Rostand s’est approprié l’amour impossible de Shakespeare dans Roméo et Juliette pour nous donner Cyrano de Bergerac. Et ainsi de suite.

Pour de meilleurs exemples, si nous prenions l’appropriation culturelle au pied de la lettre, Harriet Beecher Stowe n’aurait pu écrire Uncle Tom’s Cabin, Henry Longfellow n’aurait pu écrire le fameux poème Évangéline et un musicien blanc ne pourrait plus chanter du blues ni faire du rap. Pourtant, on peut affirmer que Beecher Stowe et Longfellow ont réussi à faire comprendre l’esclavage américain et la déportation acadienne comme peu y sont parvenus; et que les Rolling Stones ont créé quelques saprés bons blues.

Lepage a tout de même fait quelques erreurs. Par exemple, il aurait pu donner une partie des profits de SLĀV à des organismes de bienfaisance pour descendants d’esclaves. Mais il n’en reste pas moins qu’il a créé un spectacle qui, selon ses admirateurs, avait le pouvoir de susciter chez les spectateurs une grande compassion envers ceux qui ont souffert de cette aberration qu’est l’esclavage. Et avec sa crédibilité universelle, il aurait pu répandre cette compassion de par le monde. On ne le saura malheureusement jamais.

Lu 972 fois Dernière modification le mardi, 10 juillet 2018 15:41
Réjean Grenier

Éditorialiste

Sudbury