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jeudi, 28 mars 2019 09:45

À Kapuskasing, le français déteint sur l’anglais

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À Kapuskasing, le français déteint sur l’anglais Photo : Archives
Kapuskasing — Une analyse scientifique de l’anglais de Kapuskasing laisse entrevoir une bilinguisation de la population locale. «Il y a une convergence des populations», estime la linguiste Sali Tagliamonte. «Elles deviennent de plus en plus intégrées», en particulier les moins de 30 ans.

En juin 2016, la professeure, chef du département de linguistique de l’Université de Toronto et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la variation et le changement du langage, dépêchait une équipe à Kapuskasing. Son objectif : voir si et comment le français a une incidence sur l’anglais dans la collectivité.

Après plus de deux ans de transcriptions et d’analyses, la chercheuse a diffusé de premiers constats et pourrait confirmer ce dont on se doutait : l’anglais de Kapuskasing est fortement influencé par le français. «Je peux l’entendre avec mes oreilles, mais c’est autre chose à démontrer avec des analyses linguistiques», explique la linguiste, en français.

Pour ce faire, elle s’est concentrée sur une seule variable : le doublement du sujet, commun en français oral (études à l’appui, depuis les années 1980), mais beaucoup moins fréquent en anglais. Elle cite des exemples : «My parents, they are sparated.» («mes parents, ils sont séparés»); «My friend, she is very pretty» («ma compagne, elle est très jolie»); «Me, I go to Tim Hortons every morning» («moi, je vais chez Tim Hortons tous les matins»); «My father, he smoked cigarettes» («mon père, il fumait la cigarette»); etc.

Qui est Sali Tagliamonte?

Sali Tagliamonte est professeure et chef du département de linguistique de l’Université de Toronto et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la variation et le changement du langage. Depuis 2005, elle a publié six livres dont le plus récent porte sur le langage des adolescents, plus de 40 articles scientifiques, une trentaine de chapitres dans des ouvrages scientifiques. La prolifique linguiste s’intéresse aux transformations du langage, en particulier dans les communautés de l’Ontario, de Toronto à Kapuskasing en passant par Wilno et Haliburton. Un cours lui permet de faire avancer ce projet, Ontario Dialects Project : A Grassroots Perspective on History, Culture and Change, et c’est dans ce cadre qu’elle a séjourné à Kapuskasing en 2016. Dans le Nord, elle a aussi analysé le langage des populations de North Bay en 2009 et 2010, puis de Kirkland Lake, de South Porcupine et de Temiskaming Shores en 2011.

Une habitude des jeunes

Les modèles linguistiques sont identiques en français et en anglais, du moins chez les plus jeunes. La convergence grammaticale et les formules vernaculaires (soit le langage local) semblent s’étioler avec les pressions sociales de l’âge moyen. Mme Tagliamonte fait un parallèle avec le nombre de personnes qui se déclarent bilingues dans le recensement fait par Statistique Canada et pour Kapuskasing.

«Les anglophones et les francophones deviennent de plus en plus pareils dans leur façon de parler la langue. Ce n’est pas quelque chose de mauvais, c’est intéressant», lance, enthousiaste, la linguiste. D’ailleurs, à la fin de son séjour, en 2016, Mme Tagliamonte percevait la capacité de passer fluidement d’une langue à l’autre comme une grande compétence linguistique.

Kapuskasing, une ville modèle linguistique?

Avant de confirmer la francisation de l’anglais de Kapuskasing, d’autres variables doivent être isolées et analysées. Mme Tagliamonte choisira peut-être l’ajout de mots à la fin des phrases : «En français, on dit là, mais les personnes qui parlent anglais au Nord disent there. Ce n’est pas quelque chose d’anglais». Elle avait déjà recueilli des données à North Bay, comme : «I know man, there, he lives close to the lake, there, and I went to see him the other day, there.»

Elle pourrait aussi mener des études comparatives sur le doublement du sujet dans le Nord ontarien.

«Je peux spéculer qu’à Kapuskasing, où il y a une majorité francophone, on va trouver différents patrons et variables linguistiques qu’à Kirkland Lake, où il y a des francophones, mais pas beaucoup. Même à North Bay, probablement que ça va ressembler un peu, mais il y a un plus grand nombre d’anglophones.»

La chercheuse est emballée. «Ça va nous donner une compilation de ce qui se passe quand les langues sont en contact.» Elle poursuit en anglais : «Lorsqu’on s’attarde au langage et à la façon d’utiliser le langage dans une communauté, on voit des gens s’approcher ou s’éloigner. Quand on étudie le langage, on observe ce qui se passe avec les humains et les populations.»

Elle recadre ces changements linguistiques à Kapuskasing : «On voit qu’au 20e siècle, la population est devenue de plus en plus bilingue et les caractéristiques linguistiques des anglophones ont beaucoup de saveurs francophones. Ça indique qu’il y a convergence avec les populations. Avant, c’était vraiment séparé, et c’est évident avec l’analyse. Les populations deviennent de plus en plus intégrées.»

Une autre caractéristique : l’amour de la communauté

Sali Tagliamonte relève une autre particularité de Kapuskasing : l’attachement à la collectivité. «Je voyage dans les autres communautés (comme Parry Sound, North Bay ou Beaverton) et nous demandons aux gens ce qu’ils pensent de leur communauté. La place où les commentaires sont le plus positifs, c’est à Kapuskasing. C’est une communauté très unique dans les caractéristiques des sentiments positifs.» Et dans ce genre de communauté, les façons de parler s’avèrent souvent uniques.

La recherche

Le corpus de recherche tient compte de 46 entrevues tenues en anglais.

Au cours de l’analyse, tous les sujets qui pouvaient être doublés, qu’ils le soient ou non, ont été isolés. Dans les quelques 7000 phrases où le nom était sujet, 10 % des sujets étaient doublés.

Sali Tagliamonte a présenté les résultats de cette première analyse, Grammatical convergence or microvariation? Subject doubling in English in a French dominant town, avec sa collègue Bridget Jankowski en janvier à New York, lors d’une conférence de la Linguistic Society of America. Elle prévoit publier un article dans une publication scientifique comme le Canadian Journal of Linguistics.

Exemples d’expressions remarquées, dans le Nord
  • camp : un chalet, souvent sans électricité
  • a little ways : à courte distance
  • to get the strap : recevoir un châtiment corporel
  • big time : beaucoup

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Lu 3497 fois Dernière modification le jeudi, 28 mars 2019 21:06
Andréanne Joly

Correspondante

Kapuskasing

andreanne.joly@levoyageur.ca

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