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vendredi, 07 décembre 2018 14:31

Lettre ouverte : Conte de deux Vic

C’était le mois de mai 2004. Je venais de terminer mon baccalauréat en éducation. J’étais de retour à la maison après avoir passé 5 ans en résidence à l’Université Laurentienne. Mon ancien enseignant, devenu maintenant directeur d’école, m’avait invité à la première pelletée de terre cérémoniale de la construction d’une nouvelle école secondaire publique de langue française à North Bay. Ce qui deviendrait Odyssée.

C’est là que j’ai rencontré pour la première fois, le nouveau maire récemment élu, Victor Fedeli... et sa fameuse cravate jaune. Il était un homme rempli de charisme et d’énergie, heureux de voir un nouveau projet de construction dans sa ville. Il m’a non seulement donné sa carte d’affaires avec son numéro personnel, il m’a aussi donné une invitation ouverte à son bureau à l’hôtel de ville. «Tu monteras n’importe quand pour venir me jaser et prendre un café», a-t-il dit.

Dès mon retour dans ma ville d’enfance, un an plus tard, maintenant devenu enseignant à cette même école, on se croisait constamment d’un évènement à l’autre. Toujours un «bonjour» et un «comment vont tes parents», et plus tard, «ta femme et tes enfants». Il a même tenu ma première fille, lorsqu’elle n’avait que 4 mois.

J’avoue avoir été séduit par son style et son entregent. Et j’avoue aussi aimer l’idée de pouvoir appeler le maire n’importe quand. Comme maire italien et anglophone, Vic était présent dans la communauté francophone amplement. Cérémonie du jour du Souvenir à mon école; collation des diplômes de la petite école secondaire francophone de sa ville; cérémonie d’ouverture du Carnaval francophone dans sa ville...

J’ai même participé à son équipe de bénévoles, faisant du porte-à-porte pour sa campagne lorsqu’il s’est fait réélire à son deuxième mandat comme maire de North Bay.

À la fin de ce deuxième mandat, il a annoncé sa candidature comme conservateur provincial pour le Nipissing. J’ai eu la chance de prendre un café avec lui quelques semaines plus tôt, pour comprendre pourquoi l’ancien parti de Mike Harris l'interpelait.

Faut dire que l’ancien Premier ministre, Dalton McGuinty, et Vic n’étaient pas sur leur liste respective de cartes de Noël. Les grandes annonces de projets de financement provincial se voyaient rarement au Nipissing, qui était rouge-libéral pendant que Vic était maire. À écouter Vic raconter l’histoire, t’aurais cru que les libéraux ne savaient même pas où était le lac Nipissing. Les dépenses, le déficit annuel, la dette provinciale, la règlementation (surtout environnementale), le sens d’avoir été oublié et délaissé pour une grande cheminée corpulente à 120 km à l’ouest de nous…

Vic n’en pouvait plus.

Une fois que sa nomination a été acceptée sans opposition et que Monique Smith a annoncé qu’elle ne se représenterait pas aux élections de 2011, Vic était assuré de la victoire pour devenir un député de l’opposition, en plus d’être déjà sur une liste de chefs potentiels pour l’avenir de son parti.

Une fois député, sa présence au sein de la communauté, et surtout de la communauté francophone, n’a pas vraiment diminué. Il en a même profité, lors d’une ouverture de Carnaval, de faire une annonce de financement provincial Trillium (libéral) pour un plan de renouvèlement au sein des Compagnons des francs loisirs. Il a tellement bien cultivé et maintenu sa relation amicale avec la communauté francophone de la région que l'instinct de méfiance au parti de Harris et aux attaques sur l'Hôpital Montfort avait été oublié. Il a essayé de devenir chef des conservateurs, mais Patrick Brown l’a remporté.

Quand le scandale Brown a éclaté 6 mois avant le 7 juin 2018, Vic se voyait même couronné chef par intérim par son caucus et, si nécessaire, chef lors des élections imminentes. Il y a eu ouï-dire que ce fut peut-être même tout orchestré par Vic afin de saisir le pouvoir. Mais, comment serait-ce possible? Vic ? Coupable d’un coup d’état dans son parti ? Je n’y crois pas...

Avec la possibilité d’un autre premier ministre provincial venant de chez nous, aucun francophone crédible n’adopta publiquement une attitude de grande méfiance. Oui, Vic serait un bon chef assez centriste.

Il n’y avait que deux éléments clés qui l’empêcha d’arriver à son but ultime : l’équipe de Brown qui a entamé la course au leadeurship rapidement pour éviter le couronnement absolu de Vic et, dans un mot, Doug.

L’anglo-saxon par excellence a mené sa troupe de barbares jusqu’au vote final du parti; qui prit toute une fin de semaine à confirmer. [Ce qui nous amène au 15 novembre. Doug Ford] visa, à grand coup imprécis de hache, les dépenses du gouvernement précédent, sans savoir ce qu’il allait déclencher d’un peuple, déjà mise aux aguets par l’ignorance de Denise Bombardier à Tout le monde en parle le 21 octobre.

Ce qui me déçoit le plus, c’est qu’autour de la table, même à la gauche du père, lors des discussions et des préparations de l’énoncé économique du 15 novembre, était l’homme qui posa pour des photos avec mes élèves lors des multiples courses de Terry Fox; l’homme qui dansait avec Bonhomme chaque année lors de l’ouverture du Carnaval; l’homme qui tenu ma fille ainée dans ses mains lorsqu’elle n’avait que 4 mois; l’homme qui célébra avec moi la première pelletée de terre de mon lieu de travail depuis 13 ans... cet homme-là n’a rien dit lorsqu’on a parlé de couper/minimiser/réduire/transférer ou même mettre la main sur deux institutions francophones, simplement parce que Doug ne connaissait pas la communauté à laquelle il s’attaquait... Mais, Vic lui, il la connait.

Mais Doug, avec sa voix douce et séduisante, a parlé de réduction d’impôts et des obstacles causés par de la règlementation environnementale et de la bière à 1 $ et de tous ces petits hommes.

Est-ce moi le problème? Suis-je tout simplement trop naïf? Est-ce que je connaissais vraiment l’homme d’affaire, millionnaire, politicien? Est-ce qu’avoir espoir et manquer de cynisme, c’est mon grand défaut affaiblissant? Est-ce que mon désir de vouloir prendre les gens à leur parole et de vouloir croire au bien à l’intérieur de chacun, surtout un autre catholique (même s’il est italien et pas francophone) n’est qu’une belle illusion à laquelle je me garde pour être capable de toujours faire confiance à ceux qui m’entourent?

Est-ce que, pour toutes ces années-là et les discours en français, Vic ne comprenait tout simplement pas l’importance de la survie et de l’expression de cette communauté minoritaire dans sa propre région et dans cette province? Ou est-ce que Vic, génie en marketing qu’il était avant sa carrière politique, n’est tout simplement pas capable de vendre l’idée de l’importance de cette même communauté comme peuple fondateur de ce pays?

Ou, finalement, est-ce qu’il s’en lave tout simplement les mains, pourvu que le gros bœuf, assis à sa droite en chambre, continue de lui fournir les clés des comptes publics de l’Ontario, pour qu’il puisse en creuser et en exploiter jusqu’à ce qu’il découvre son rêve ultime... un budget dans le noir et bien réduit.

Comme j’ai honte d’avoir été si naïf et d’avoir cru son sourire et sa prise de mains.

Le roi est mort, longue vie au roi.

Jules-Pierre Fournier
Texte raccourci avec la permission de l'auteur

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