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mardi, 09 octobre 2018 10:20

Les nombreuses «plumes» du Voyageur

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Comme dans toute entreprise, de nombreux membres du personnel ont traversé les portes du journal Le Voyageur en un demi-siècle. Qu’ils aient été directeurs, administrateurs, vendeurs, graphistes ou autres, tous ont contribué d’une façon ou d’une autre à la petite histoire et à l’épanouissement du journal. Mais s’il y a un poste où le roulement de personnel a été des plus effrénés, c’est bien celui de journaliste/rédacteur.

Au début, le journal faisait surtout appel aux services de pigistes. Puis, à mesure qu’il s’implantait et que la tâche se faisait de plus en plus volumineuse, il a fallu faire appel à du personnel à plein temps pour assurer la couverture de l’actualité et la rédaction. C’est donc à partir de ce moment que les journalistes et rédacteurs se sont mis à la tâche... et à se succéder les uns après les autres.

Il n’est pas facile, pour un modeste hebdomadaire régional — en milieu minoritaire de surcroit — d’offrir à ses employés des salaires et des avantages sociaux très alléchants. À cet effet, la compétition est féroce, voire injuste. C’est en quelque sorte David contre Goliath.

Pour le journaliste d’une publication telle que Le Voyageur, la somme de travail quotidienne et hebdomadaire est parfois imposante. La semaine de travail de 35 heures, connait pas! Pas plus que le 9 à 5, pas plus que les soirées et les weekends de congé assurés.

Tout cela contribue à ce que plusieurs journalistes et rédacteurs ne soient pas restés très longtemps. Certains n’ont été en poste que quelques mois, d’autres quelques années. On s’essouffle souvent rapidement et l’attrait d’un emploi plus «normal», moins éreintant, plus sûr et mieux rémunéré, se veut parfois trop fort.

Certains de ces journalistes/rédacteurs ont été des francophones de la région ayant étudié à l’Université Laurentienne, au Collège Cambrian ou à l’Université d’Ottawa. De nombreux autres étaient des Québécois fraichement diplômés (notamment de l’École de journalisme de l’Université Laval à Québec) désireux de vivre une nouvelle aventure et d’acquérir de l’expérience. Il y en a également eu quelques-uns de la France. Dans la très grande majorité des cas, il s’agissait de jeunes qui en étaient à leurs premières armes — un premier «vrai» emploi — en journalisme.

Nous rencontrons aujourd’hui deux d’entre elles : Claire Pilon, à qui le père Hector Bertrand a donné sa chance et qui est toujours pigiste avec nous 40 ans plus tard, et Michèle Grondin, qui a appris le métier sur le tas au début des années 1980 et qui reste la seule journaliste du Voyageur a avoir remporté un prestigieux prix Judith-Jasmin.

Quelques journalistes et rédacteurs qui ont travaillé au Voyageur au cours des années 1980 :
Gaston Tremblay, Pierre Giroux, Marc Labelle et Carole (Rouleau) McMurray (Cette liste n’est ni exhaustive ni chronologique.)



Claire Pilon



Originaire de Sudbury, Mme Pilon a fait ses débuts au Voyageur dans le cadre d’un stage alors qu’elle étudiait en journalisme au Collège Cambrian au début des années 1970. Elle a aimé son expérience et a alors décidé que ce serait là son choix de carrière. Quelques années après ledit stage, elle fut embauchée au journal. Après y avoir œuvré comme journaliste et «femme à tout faire» à plein temps, elle a été pigiste. Elle a aussi été chroniqueuse politique et communautaire. C’est aussi à elle que l’on doit les pages dédiées aux activités des clubs d’âge d’or de la région. La liste des réalisations de Mme Pilon au journal est impressionnante: les chroniques Femmes d’hier, femmes d’aujourd’hui et L’éducation l’affaire de tous, couverture du conseil municipal et de nombreuses activités communautaires, plusieurs textes concernant les paroisses, la religion, les décès de prêtres, les terrains de jeu, etc.

«J’ai été embauchée par le père Hector Bertrand, qui était toute une personne. Après avoir passé l’entrevue ainsi qu’une dictée, j’ai commencé à y travailler. Même si j’avais été embauchée comme journaliste, dans ce temps-là on accomplissait toutes les tâches. On devait faire les recherches, rédiger les textes, faire le montage sur une grande table de vitre avec de la colle et des petits rouleaux, et prendre une photo [PMT] des pages dans la chambre noire. À un moment donné, on a dû me laisser aller à cause de problèmes financiers, mais je suis revenue comme journaliste à la pige. Je rédigeais des textes et étais responsable de prendre et soumettre les photos. Il y a aussi eu le feu qui a détruit les bureaux pour cesser la publication pendant quelque temps. […] Lorsque je suis revenue après avoir dû quitter, il [père Bertrand] n’y était plus. Je travaillais de la maison. Il n’y avait pas d’ordinateur, alors je devais faire parvenir mes textes par la poste. Je devais aussi faire développer les photos avant de les envoyer au journal. Lorsque j’ai commencé, j’ai beaucoup aimé cela, surtout la rédaction.»

«Le père Bertrand, avec sa détermination à faire du journal une réussite, s’assurait que les employés donnent leur 100 %. Les lecteurs aussi étaient convaincus et voulaient assurer la survie du journal. Aujourd’hui, tous prennent la route la plus facile, soit lire le journal d’autres façons que le papier.»

«Je crois que le journal devrait avoir une place essentielle dans la communauté afin que les plus jeunes puissent continuer à apprendre le français et à le parler. Le journal est aussi essentiel pour la communauté afin que les adultes puissent lire et discuter en français de ce qu’ils ont lu. Les gens devraient aussi ne pas avoir peur de partager en écrivant leurs opinions dans le journal.»

«J’ai de bons souvenirs du journal. Ma mère a instauré en moi le désir d’écrire et Le Voyageur m’a permis de partager avec les lecteurs mes pensées, mes découvertes ainsi que les nouvelles de la communauté. Je les remercie. J’ai rencontré plusieurs personnes qui ont ajouté beaucoup à mes connaissances.»



On ne le sait pas au moment où nous le faisons.
On le sait après.



Il arrive que, dans la vie, nous prenions un chemin qui nous amène à un endroit où nous ne pensions pas aller. C’est ce qui m’est arrivé lorsque j’ai mis le pied au journal Le Voyageur. J’ignorais que ce job allait changer ma vie.

Pour cette occasion toute spéciale qu’est le 50e anniversaire du Journal, j’ai envie de partager, avec vous, l’histoire derrière la série d’articles qui nous a valu le Prix Judith Jasmin.

L’histoire commence deux ans avant, à l’automne de 1980. J’ai 21 ans. Je viens de me marier avec mon high school sweet heart qui travaille à CFBR depuis un an. Quelques semaines avant la noce, Stéphan dépose, chez différentes institutions francophones de Sudbury, mon court curriculum qui tient sur une page. Il le dépose à la Caisse populaire et au journal Le Voyageur. Je quitte la ville de Québec pour rejoindre mon jeune mari, lui qui a fait le trajet douze mois plus tôt. Je sais déjà que le père Hector Bertrand me donne ma chance. J’ai un boulot.

Les trois premières semaines, je fais un peu de tout; réception, travail d’assistante au père Bertrand et à la nouvelle rédactrice en chef, fraichement arrivée de la Roumanie, Cornelia Schmitt. Si Cornelia signait le texte avec moi, elle aussi vous dirait que le père Bertrand lui a donné sa chance, celle de faire sa place dans son pays d’accueil. Mais c’est une autre belle histoire. Arrivent des rumeurs de déclenchement d’élections fédérales. Les deux journalistes en poste au Voyageur sont repêchés par des médias francophones de Toronto. On apprend que Madame Iona Campagnolo donnera une conférence de presse à Sudbury. Comme le journal n’a pas encore réussi à remplacer ses reporters, je propose à Cornelia de me rendre à la conférence avec un magnétophone : «On pourra bien se débrouiller après».

La salle est bondée. Tous les journalistes du Nord sont présents. Timidement, je dépose le magnéto près des autres et me fais discrète au fond de la salle. La présidente du Parti libéral du Canada fait son entrée. J’entends les déclics des appareils photo, j’écoute l’énoncé de madame Campagnolo, j’assiste à l’avalanche de questions des journalistes. Je suis impressionnée d’être présente, d’être là où quelque chose se passe.

De retour au journal, je demande au père Bertrand de me donner le job; je veux être la journaliste du Journal. Je viens de vivre un véritable coup de foudre pour un métier que je n’avais, quelques heures auparavant, jamais considéré. Mais je suis convaincante et le père Bertrand me donne encore une chance, la deuxième en quelques semaines.

Je lui cache cependant qu’il y a quelques hics dans ma proposition. Je ne suis ni une fervente lectrice des quotidiens ou des journaux d’actualité, ni d’une personnalité fonceuse pour avoir des réponses avant tout le monde. À la petite école, je ne me souviens pas d’avoir levé la main une seule fois pour poser une question tellement j’étais timide. Mais je me dis que ce sera ok; je peux apprendre. Je ne sais pas développer mes photographies, mais c’est ok; je veux apprendre. Et pour ce qui est du métier de rapporter les faits, Cornelia va me le montrer. Tout ça, pour moi, au premier jour de mon nouveau métier, ça me va. Mais je sais aussi que depuis le primaire, je suis complètement pourrie en grammaire et orthographe. J’avais fait partie d’un groupe essai au CÉGEP; nous pouvions fournir nos textes en phonétique. Beau désastre. Ça, je le sais, ce sera une autre paire de manches.

Je travaillais au journal depuis trois semaines, j’avais écrit déjà quelques lettres pour le père Bertrand qui avait dû les corriger avant de les signer. C’est évident, au moment où il me donne le boulot de journaliste, il sait à quel point mon français écrit fait défaut. Je pense qu’il a dû aussi être de connivence avec Cornelia, parce que la belle grande Roumaine écrivait un français impeccable.

Bref, le mercredi de ma première édition, mon jésuite de directeur me donne ma première grande leçon de français… et d’humilité. Il me fait entrer dans son bureau, il a une copie en main et un crayon rouge gras. Le père Bertrand prend bien son temps pour encercler chacune de mes erreurs de français, sous mes yeux. Il y en a une, une autre et une autre… Puis, il dépose la copie barbouillée devant moi en disant : «tu devrais te relire avant de remettre tes textes». Ouf, mon égo en prend un coup. J’étais toute fière de voir mon nom en première page du journal l’instant d’avant et complètement honteuse de l’avoir fait avec autant d’erreurs de français l’instant d’après. Le matin de la publication de mes premiers articles, j’ai appris une première leçon à la manière du père Bertrand.

Il y en a eu d’autres. Semaine après semaine, les copies du journal sont de moins en moins barbouillées du crayon rouge.

Faisons le compte. Je dois au père Bertrand ma première chance d’avoir un boulot, ma deuxième d’avoir un métier et voilà ma troisième, celle d’apprendre à écrire un bon français. Je lui dois d’avoir réussi là où tous mes profs du primaire, du secondaire et du CÉGEP rassemblés ont échoué.

Rapidement, j’apprends les rudiments du métier. Couvrir, écrire, prendre des photos, les développer, trouver le titre, donner un coup de main à la mise en page. Rapidement, je m’intéresse à la communauté du Nord. Ses politiques, ses politiciens et ses politiciennes. Ses problématiques linguistiques, son dynamisme culturel. Ses réalités économiques et environnementales. Dix à douze heures par jour, je me passionne pour le métier, pour l’actualité du Nord. Être présente là où les choses se passent, être témoin et rapporter la nouvelle pour que nos concitoyens et concitoyennes soient au courant de ce qui se passe, de ce qui les concerne. À 21 ans, j’ai cette chance incroyable d’être la journaliste du journal francophone de l’Ontario.

Le Prix...

Je ne me souviens pas qui, de moi ou Cornelia, a cette idée de faire une série d’articles sur les pluies acides, ni pourquoi cette idée nous est venue. Mais je me souviens que l’idée n’a pas fait l’unanimité au départ. Après quelques discussions avec le père Bertrand, il nous donne le feu vert. Nous lui promettons de faire le tour de la question en laissant la parole à tous. Cornelia et moi travaillons sur la liste des entrevues à faire. Il faut aller voir le ministère de l’Environnement, nos deux grandes compagnies minières, mais aussi les Sudburois eux-mêmes.

Entre les conférences de presse qui couvrent déjà pas mal notre calendrier, nous trouvons du temps pour faire les entrevues, Cornelia y tient. Après deux semaines, j’ai déjà fait le tour et je commence à rédiger la série. J’écris quatre textes sur les cinq prévus. Nous publions le premier article le 28 octobre 1981, pratiquement douze mois après mon arrivée au Journal. La semaine suivante, nous préparons la mise en page du deuxième article. Le vendredi avant la publication, nous quittons les bureaux de la rue Ignatius avec une partie de la prochaine édition de terminée. Mais vers les 4 h du matin, un incendie se déclare; le journal brule!

Il est environ 7 h 30 du matin lorsque j’arrive sur le site de l’incendie, j’ai les jambes molles. Le père Bertrand, droit comme un chêne, est livide. Nos bureaux dégringolent de deux étages sous nos yeux. Comme je traine toujours ma caméra avec moi, je prends quelques photos. La chambre noire explose. L’édifice est une perte totale. Le Journal est dans la rue.

L’équipe se réunit dans la cafétéria du Holiday Inn, fatigués, découragés. Le père Bertrand a vieilli de dix ans en une nuit. Mais comme un grand capitaine, il garde le cap et nous annonce qu’il nous faut continuer. Il nous demande de publier un journal pour le mercredi, comme prévu, comme à chaque semaine. Sur le coup, l’équipe est perplexe. Comment faire pour publier une édition? Il ne nous reste rien, même pas une gomme à effacer. Sur l’entre fait, Monique Cousineau arrive, essoufflée de nous avoir chercher partout. Le Centre des Jeunes de Sudbury sera notre lieu de travail temporaire.

Nous avons vite réalisé que la Communauté tenait à son journal. Rapidement, les personnalités du Nord se rallient autour de la volonté du père Bertrand, de son Journal. Nous publions en temps voulu une édition spéciale de quatre pages sur l’incendie du Voyageur.

«Cornelia, qu’est ce qu’on fait pour la série?». Mes notes et mes articles ont brulé, mes photos aussi. Il ne me reste plus rien de ma recherche lorsque nous commençons à préparer la deuxième édition suivant l’incendie. Plus rien sauf tout ce que j’ai enregistré dans ma tête. Écrire a cet effet naturel d’incruster les faits dans notre mémoire. Dans le doute, je pourrai toujours refaire des parties d’entrevues par téléphone. Et pour les photos, on s’organisera avec des archives. Le père Bertand me donne encore une fois le feu vert. Je me presse de réécrire mes articles. Les quatre semaines qui suivent, nous publions les quatre articles qui complètent la série. Le dernier porte sur l’opinion des Sudburois et des Sudburoises que j’ai interrogés sur la rue.

Écrire une série d’articles sur les pluies acides dans une ville minière au début des années 1980, ce n’était pas une chose évidente à faire. J’ai pu l’écrire grâce au père Bertand et grâce à Cornelia Schmitt.

Une année passe. Puis, un coup de téléphone de Claire Robinson, du Cercle des Femmes journalistes du Québec, nous apprend que la série a décroché le Prix Judith Jasmin dans la catégorie des périodiques aux côtés de Lili Tasso de La Presse (pour les quotidiens) et de Gilles Proulx de CKAC (pour des reportages spécialisés radiophoniques). Avant de partir pour le Salon du livre de Montréal, la Communauté francophone me fait une belle fête. Je m’en souviens comme si c’était hier tellement je suis touchée par tous ces encouragements et privilégiée d’être si bien reçue par ma ville d’accueil.

Ce prix a évidemment été un moment important pour moi, pour mes confrères et consœurs avec qui j’ai partagé cette fierté. J’étais comblée que notre petit journal ait pu se faire valoir parmi les grands. Le Voyageur était reconnu. Et je réalisais déjà à quel point le père Bertrand m’avait donné ma chance de faire un métier formidable qui m’a fait rencontrer des gens formidables et vivre des expériences uniques.

Entre ce moment et aujourd’hui, je n’ai jamais cessé d’écrire. Et après plusieurs détours, j’ai repris la route tracée par mon expérience au Voyageur. Au moment de vous écrire ce beau souvenir, je suis en plein tournage d’un film documentaire qui s’interroge sur les droits des femmes dans le monde. Trente-neuf ans plus tard, je suis totalement dans la continuité de la série sur les pluies acides qui s’interrogeait sur les effets des émanations dans les communautés du Nord. S’interroger pour donner des outils à nos concitoyens et concitoyennes de faire des choix sociopolitiques éclairés. C’est exactement ce que je fais aujourd’hui.

N’eût été de ces première, deuxième et troisième chance que m’a donné le père Hector Bertrand, le journal Le Voyageur et la ville de Sudbury, je ne serais pas là où je suis.



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