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jeudi, 13 mars 2014 10:57

Une «Semaine de la femme» mouvementée

Écrit par 
Je rédige ce blogue pendant la Journée internationale de la femme tout en pensant à de récents incidents qui me font réfléchir sur l’évolution de notre société. Depuis une semaine, l’Université d’Ottawa a souvent fait les manchettes pour des gestes posés ou prétendument posés par certains étudiants. Le programme de hockey interuniversitaire masculin a été suspendu par l’Université suite à une allégation d’agression sexuelle par un ou plusieurs des joueurs lors d’un passage à Thunder Bay. Les policiers de cette ville enquêtent toujours. L’Université d’Ottawa considère ce type de comportement comme étant une «inconduite grave».

Un autre incident à cette même institution a aussi suscité beaucoup d’intérêt lorsque Anne-Marie Roy, la présidente de la Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa, a révélé des échanges de clavardage sur Facebook entre cinq collègues à son sujet, comprenant des propos carrément dégradants et sexistes qui, de plus, recommandaient une punition par le biais de violence. Mme Roy a affirmé que les idées avancées par ces propos démontrent que la culture du viol existe toujours sur les campus au Canada. De plus, elle était davantage indignée du fait que ces collègues occupent des postes de leadership à l’Université.

Il est à noter qu’il y a eu d’autres incidents aux universités Saint Mary’s et de la Colombie-Britannique. De plus, on se souviendra de l’agent Michael Sanguinetti, de la force policière de Toronto, qui, en 2011, lors d’une présentation à l’Université York sur la prévention du crime, a déclaré que les femmes devraient éviter de s’habiller comme des «salopes» si elles ne veulent pas être des victimes. Ses commentaires ont déclenché toute une réaction et ont fait naître le mouvement Slutwalk. L’agent s’est excusé depuis.

Il est à remarquer que dans le cas de l’équipe de hockey, l’Université d’Ottawa a mentionné que ce type de comportement ne représentait pas les valeurs de l’institution. Les cinq collègues de Mme Roy ont aussi fait allusion aux valeurs en s’excusant. Et oui, vous l’aurez deviné, le policier Sanguinetti s’est référé aux valeurs de la Ville Reine pendant son mea-culpa.

Grâce à tous ces évènements, deux questions apparaissent fort appropriées. Dans un premier temps, la culture du viol existe-t-elle encore dans notre société, et si oui, prend-t-elle de plus en plus d’ampleur ? Et, dans un deuxième temps, est-ce que le double standard sexuel persiste toujours de façon aussi importante aujourd’hui ?

Commençons avec la culture du viol. Ce terme, qui a été popularisé durant les années 1970, indique que la société banalise la violence, les agressions sexuelles et les écrits portés contre les femmes. On culpabilise aussi les victimes tout en réduisant la responsabilité des agresseurs. Dans le cas d’Anne-Marie Roy, certains ont perdu peu de temps à la culpabiliser pour avoir rendu public les entretiens de ses collègues, qui eux, avaient initialement refusé d’accepter leur responsabilité et dont certains ont même menacé Mme Roy de poursuite légale pour la publication d’une conversation qu’ils considéraient privée. En effet, il est à noter que dans des cas d’agression sexuelle, on remet souvent en question le refus de consentement de la victime sans même connaître les faits entourant l’agression.

Les incidents récents susmentionnés semblent laisser peu de doute pour confirmer avec certitude qu’une culture de viol est toujours présente dans notre société. Ceci dit, comment savoir si celle-ci prend véritablement plus d’ampleur au fil du temps ? Il va sans dire que beaucoup d’incidents (graves et moins graves) passent sous le silence et ne font pas l’objet de manchettes, ce qui rend assez difficile de confirmer les tendances. C’est souvent grâce aux médias que de telles discussions sont soulevées et que les réactions suscitées permettent un aperçu des perceptions actuelles sur cette culture. En ce qui a trait au double standard sexuel, quelques recherches publiées en 2013 démontrent que nous sommes encore assez loin d’une entente sur son existence et son ampleur. Lorsqu’on parle de double standard sexuel, il s’agit des valeurs et opinions des membres d’une société au sujet de la sexualité des hommes et des femmes. Depuis toujours, il y a eu un double standard. On ne semblait pas être dérangé par les hommes qui avaient des relations sexuelles avec plusieurs partenaires. Pour les femmes, c’était le contraire. On les traitait souvent de «salopes». En effet, un fait intéressant à soulever à ce sujet est que plus de femmes que d’hommes les traitaient ainsi. Je crois qu’on peut donc tous s’entendre à dire que le double standard existe toujours (une étude démontre que 85 % des gens pensent ainsi), mais il existe néanmoins certaines études qui indiquent qu’il est moins significatif que par le passé. Durant les années 1970, les sondages indiquaient que l’on jugeait seules des relations sexuelles à l’intérieur d’un mariage comme étant «acceptables». Cette perception a évidemment beaucoup changé de nos jours. Par contre, ce qui ne semble toujours pas avoir changé est qu’on donne encore plus de lassitude à l’homme qu’à la femme lorsque les deux ont de multiples partenaires sexuels. On le justifie en indiquant, entre autres, que les hommes ont plus de «pulsions» que les femmes, que c’est comme ça depuis toujours et qu’il n’y a vraiment rien de surprenant là-dedans si l’on s’en tient au vieux dicton anglais «boys will be boys». Une étude en particulier soulève l’effet néfaste que pose le double standard sur plusieurs femmes : elles ont des désirs sexuels, mais souvent n’agissent pas sur ceux-ci par crainte de se faire critiquer et étiqueter, et de ce fait, elles se sentent parfois frustrées. Malgré les dizaines d’études sur le double standard, nous avons très peu de réponses quant à savoir pourquoi les gens croient qu’il est en voie de disparition. Ceci dit, ces études ont tendance à être de nature quantitative plutôt que qualitative. Si l’on se penchait sur les détails portant sur le vécu des participants, par exemple, les parents auraient-ils été divorcés, le père aurait-il quitté la maison, la mère avait-elle plusieurs partenaires, etc., est-ce alors plausible de supposer que de telles informations pourraient influencer la perception du double standard ?

Ce qui me porte à croire que le double standard sexuel diminue peut-être petit à petit est la réaction des médias et de la communauté en général face aux évènements de Thunder Bay. Plusieurs ne sont pas du tout surpris du fait qu’une agression sexuelle puisse s’être produite. Un signe positif toutefois est révélé du fait qu’autant d’hommes que de femmes se disent répugnés par un tel acte et s’entendent à ce que personne ne devrait être assujetti à des agressions sexuelles.

Autant que les incidents mentionnés dans ce blogue sont fâcheux, ça nous permet de dialoguer en vue d’éradiquer ces types de comportement tout en aspirant à une véritable égalité des deux sexes. Quel beau cadeau ce serait à léguer à nos enfants et futurs descendants!
Lu 2829 fois Dernière modification le jeudi, 13 mars 2014 13:11
Jacques Babin, Ph.D.

Professeur au Collège Boréal et sexologue clinicien.