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lundi, 03 septembre 2018 10:58

Censure vs critique

Je me suis réjoui qu’un jeune homme de notre communauté, associé à un théâtre qui nous est cher, prît récemment la peine d’exprimer, longuement et de manière très ferme, son opinion sur une question qui a fortement marqué l’espace public à l’été 2018 : l’annulation, coup sur coup, de deux spectacles d’un artiste francophone de stature internationale (Le Voyageur Vol. 51, No 8, page 5). Je suis cependant peiné de constater à quel point la position exprimée est loin de l’idéal de la société moderne, encapsulé dans l’apocryphe attribué à Voltaire qui disait, en essence, «je suis en désaccord avec ce que vous dites, mais je donnerai ma vie pour que vous ayez le droit de le dire.»

À l’époque de Voltaire, l’Église et l’État dictaient ce qu’était la vérité à partir de la révélation divine et des privilèges royaux, ce qui avait entre autres conséquences de contraindre la créativité artistique et le développement de la science. La censure de la société traditionnelle empêchait ainsi la libre expression au nom de vérités que seuls les initiés prétendaient pouvoir comprendre.

L’impact de la modernité a été de remplacer la censure apriori de l’expression par la critique a postériori de l’expression. L’artiste et la société moderne acquirent le droit de créer et de diffuser, mais au prix de la sanction du jugement de la critique. L’art s’est ainsi émancipé, soumis au regard du public et de la critique, sans qu’une instance externe aux motivations artistiques ne vienne empêcher la libre expression créative.

Or, il se trouve depuis quelque temps un courant de pensée qui revient à ces anciennes mauvaises habitudes de censure, qui décide apriori au nom des autres ce qui peut légitimement être soumis au regard public, au nom d’une prétendue moralité. C’est bien ce qui est écrit sous la plume de l’auteur, que l’artiste devrait s’en tenir à ce qui est «moralement correct», comme si cette moralité n’était pas elle-même un arbitraire.

Ce qui est tragique avec ce courant de pensée, c’est qu’au nom d’une moralité externe à l’œuvre et à l’artiste, elle-même arbitraire, on empêche le regard public d’exprimer sa propre opinion sur l’expression artistique librement exprimée. Si la critique détruit ce qui est mauvais ou à proscrire après que le regard public eu pris connaissance de l’œuvre, la censure empêche l’expression de l’œuvre avant qu’elle puisse être soumise à ce regard. Forward to the past!

Mais, où donc s’appuie cette légitimité qui permettait de conclure, en mon nom, que je mérite mieux «qu’un artiste comme Lepage» alors même que l’œuvre n’a pu être confrontée au regard public? Où donc loge cette légitimité qui dit qu’une démarche artistique donnée «n’a plus sa place dans la société» alors même que l’œuvre est soumise à la censure? Avons-nous perdu la confiance en nos concitoyens au point de laisser un moralisme autoproclamé s’arroger pour nous le droit de décider de ce qui est correct, moral ou dépassé ? Et à qui donc revient le privilège, comme le titrait l’article, d’assigner la responsabilité des artistes aujourd’hui? Il y a là des dérives embryonnaires d’une pensée totalitaire qui peuvent rapidement joindre des courants de pensée politiques antiélitistes déjà fortement présents et, à s’y conformer, nous risquons de perdre l’art comme critique ‘essentielle’ de la société.

François Boudreau, Sudbury

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Lu 374 fois Dernière modification le lundi, 03 septembre 2018 11:38

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