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vendredi, 17 août 2018 09:00

Les responsabilités des artistes d’aujourd’hui



L’éditorial de Réjean Grenier du 11 juillet portant sur l’annulation du spectacle SLĀV de Robert Lepage a fait jaser, surtout dans la communauté artistique. Avec l’annulation subséquente d’un second projet, Kanata, il est devenu évident que bien des gens ne comprennent pas les responsabilités des artistes dans la société. Je vais donc tenter de faire une distinction importante entre les droits des artistes et leurs responsabilités.

Le droit de créer

Nous avons le droit de créer ce que l’on veut. C’est aussi simple que ça. Les critiques de Robert Lepage ne disputent pas de ce fait. En tant qu’artiste, je suis d’accord qu’il peut créer ce qu’il veut, mais qu’il doit également se préparer pour les conséquences. D’ailleurs, subir des conséquences, qu’elles soient sociales ou financières, pour notre expression artistique n’équivaut pas à la censure, à moins que ce soit sous la forme de répression gouvernementale, ce qui n’est pas du tout le cas ici. Les gens ont entièrement le droit de critiquer la démarche d’un artiste et ce n’est pas parce que t’es un Robert Lepage que t’es immunisé contre l’opinion publique.

Avec les spectacles SLĀV et Kanata, ce ne sont pas les droits des artistes de créer ou de raconter qui motivent l’opposition, mais plutôt la façon dont un artiste exerce ses droits. Juste parce que je possède le droit de créer un spectacle ou une œuvre qui traite d’une culture à laquelle je n’appartiens pas, ça ne veut pas dire que je devrais l’exercer ou qu’il est moralement correct pour moi d’aller gosser dans cette culture, encore moins quand c’en est une que ma communauté a historiquement dominé et tenté d’exterminer (parce que n’oublions pas que ce ne sont pas seulement les vilains Anglais qui géraient les pensionnats!)

Les artistes et activistes autochtones qui avaient initialement exprimé des doutes face au projet Kanata ne cherchaient pas à l’annuler, mais à s’assurer qu’un travail de représentation adéquat ait lieu. C’est tout. Traiter ça de censure en dit plus sur les fans de Lepage que sur ces activistes, surtout que la décision ultime d’annuler a été prise par Lepage et sa compagnie.

Le devoir d’écouter

Robert Lepage n’est pas une autorité sur les cultures afro-américaine ou autochtone. Il n’a pas forcément des connaissances sur elles que les membres de ces communautés n’ont pas et ne peut mieux comprendre leurs souffrances. Il peut bien vouloir raconter ces histoires, mais il a la responsabilité de le faire avec justesse, ce qui inclut la responsabilité de consulter les communautés mêmes.

Bien que Lepage ait consulté des membres des communautés minoritaires, il n’a aucunement pris en considération ce qu’ils avaient à dire. Ce n’est pas de la vraie consultation. J’aurais peut-être pu lui pardonner le faux pas de ne pas avoir assez écouté une fois, mais que ça arrive une deuxième fois démontre que ce ne sont pas de simples oublis. Il existe des déficiences à sa démarche artistique qui doivent être rectifiées.

Si on veut vraiment créer de l’art qui explore les relations avec les peuples autochtones, faisons-le. Il y a longtemps que la majorité devrait en avoir appris davantage à ce sujet. Agaguk a fait son temps. Dans la société d’aujourd’hui, ce n’est plus assez. Il y a de la douleur énorme qui existe toujours en raison du colonialisme. Ce n’est qu’en explorant cette douleur en écoutant attentivement à ce que ces peuples ont à dire qu’on peut même espérer de faire du progrès.

N’importe quelle œuvre qui traite des autochtones, mais qui ne contient pas leur voix, ne fait que perpétuer les mythes que nous nous sommes créés par rapport à eux. Ils méritent mieux qu’un artiste comme Lepage exploite leurs souffrances pour satisfaire à sa vision artistique. Ce n’est pas de l’audace de sa part. C’est une démarche arriérée et dépassée qui n’a plus sa place dans la société et, pour quelqu’un qui prétendait vouloir leur rendre hommage, c’est un énorme manque de respect.

Le besoin de s’éduquer

L’annulation de Kanata n’est pas une occasion ratée de parler du traitement des peuples autochtones au Canada. Ou bien, ce l’est pour ceux qui ignorent les artistes autochtones qui œuvrent et qui racontent leurs histoires avec leurs propres voix, à leur façon, depuis toujours. Ces œuvres-là existent. Elles sont à portée de main. Il faut juste faire un effort, aller les chercher et les écouter.

Des artistes et auteurs tels Waubgeshig Rice, David Groulx, Sylvain Rivard, Marie-Andrée Gill, Louis-Karl Picard-Sioui, Norval Morrisseau, Thomas King, Glen Coulthard et Alanis Obomsawin, pour en nommer que quelques-uns, créent et racontent leurs histoires, alimentés par leur bagage culturel. D’ailleurs, des projets comme le Wild West Show de Gabriel Dumont, qui a regroupé des artistes anglophones, francophones et autochtones comme Jean Marc Dalpé, Mansel Robinson et Yvette Nolan, démontrent que nous sommes capables de raconter des histoires difficiles comme du monde.

Si on attend plutôt qu’un Robert Lepage vienne nous donner son interprétation des réalités autochtones au Canada pour en prendre connaissance ou s’y intéresser pour la durée d’un spectacle, nous sommes mal foutus comme société. Nous devons tous mieux faire.

Alex Tétreault, Sudbury

Lu 689 fois Dernière modification le mardi, 14 août 2018 15:07