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mardi, 14 août 2018 14:46

Une utilisation trop facile de l'isolement pousse les prisonniers au bord du gouffre

Écrit par 
Larry Nault Larry Nault Photos : Julien Cayouette
Sudbury – Plusieurs problèmes persistent dans les prisons canadiennes, comme le trop petit nombre de gardiens, l’absence d’aide psychologique, le surpeuplement, etc. Chaque 10 aout, Jour de justice pour les prisonniers, la Société John Howard de Sudbury (SJHS) s’attaque spécifiquement à l’isolement carcéral, dont l’utilisation serait trop répandue en Ontario.

Dans son témoignage, Larry Nault — incarcéré de 1970 à 2010 —, avance que «si vous voyez tant d’attaque au couteau, de surdoses de drogues et de suicides, c’est parce qu’on est seulement des numéros pour eux». Il pointe également du doigt la surpopulation, alors qu’il a déjà vu des centres d’incarcération construits pour 36 prisonniers en contenir 54.

Historique

Le premier Jour de justice pour les prisonniers soulignait le décès d’Eddie Nalon dans sa cellule d’isolement au pénitencier Millhaven, à l’ouest de Kingston en Ontario, en 1974. Il avait d’abord voulu se suicider, mais a changé d’idée. Personne n’a pu entendre ses appels à l’aide puisque le bouton panique ne fonctionnait. Ce sont les autres prisonniers qui ont commémoré son décès le 10 aout 1975. En 1976, dans la même cellule d’isolement, Bobby Launders est décédé d’un arrêt cardiaque alors que le bouton d’appel n’avait toujours pas été réactivé. Cette journée est maintenant soulignée à travers le monde.

La porte-parole francophone pour la SJHS, Louise Chezzi, rapporte que la ségrégation — nom utilisé par le gouvernement de l’Ontario pour l’isolement — est l’un des facteurs qui font grimper le nombre de suicides dans les prisons. Le taux de suicide y est de quatre à six fois plus élevé que dans la population canadienne.

Pourtant, l’Organisation des Nations unies (ONU) reconnait que l’isolement est une forme de torture et qu’un prisonnier ne devrait pas être en confinement solitaire pour plus de 15 jours. La SJHS connait pourtant des cas où des prisonniers ont été isolés pendant un mois ou deux.

«C’est parfois utile pour la protection du prisonnier ou des autres prisonniers, mais ça devrait être utilisé en dernier recours», insiste Mme Chezzi. En Ontario, peu de limites existent sur l’utilisation de cette mesure.

Défaut d’aide psychologique

Le directeur de la SJHS, John Rimore, ajoute qu’il n’y a pratiquement aucun appui psychologique dans les prisons, ce qui règlerait pourtant beaucoup de problèmes. «Pourquoi croyez-vous qu’il y a autant de prisonniers qui se tournent vers les drogues, qui ne règlent pourtant aucun problème.» Comme quoi la pénurie de psychiatres en Ontario touche beaucoup de secteurs.

Mme Chezzi fait écho aux propos de M. Rimore en notant que beaucoup de personnes qui auraient plutôt besoin de soins médicaux se retrouvent en prison, où le personnel est mal outillé pour les prendre en charge. «On sait bien que le métier de gardiens de prison n’est pas facile, mais ils n’ont pas assez de formation [sur les problèmes psychologiques] et il n’y a pas assez de gardiens.»


Une petite foule s’était rassemblée devant la prison de Sudbury pour commémorer le Jour de justice pour les prisonniers.

Problème de communication

Aux problèmes déjà mentionnés, John Rimore ajoute le manque d’information sur la santé des individus qui entrent ou sortent des prisons.

En société, c’est le ministère de la Santé et des Soins de longue durée en l’Ontario qui prend les malades et charge et tous les dossiers sont informatisés.

En milieu carcéral, c’est le ministère de la Sécurité communautaire et des Services correctionnels qui fait le suivi de la santé des prisonniers, avec un système encore sur papier.

«Il n’y a aucune communication entre les deux ministères», affirme M. Rimore. Par conséquent, le passé médical d’un nouveau détenu, ou d’un libéré, est inconnu du nouveau système qui le prend en charge et des problèmes de santé, parfois graves, passent sous silence.

La Société John Howard travaille à l’éducation du public sur le milieu carcéral et à la réforme de certains aspects du système de justice criminel.

La situation en chiffre

  • 211 suicides entre 1994 et 2014 dans les prisons fédérales.
  • Les suicides comptent pour environ 20 % des décès dans les prisons chaque année.
  • 39 % des individus décédés dans les prisons provinciales avaient un historique de problèmes mentaux.
  • D’avril 2011 à mars 2014, 14 des 30 suicides ont eu lieu dans des cellules d’isolement.
  • Les autochtones comptent pour 24,6 % dans la population carcérale, alors qu’ils comptent pour 4,3 % de la population canadienne.
  • Parmi les femmes en prison, 35,5 % sont des femmes des Premières Nations.
Lu 1015 fois Dernière modification le mardi, 14 août 2018 15:58
Julien Cayouette

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