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lundi, 05 février 2018 14:30

Les effets de la hausse du salaire minimum dépassent la question salariale

Écrit par  Julien Cayouette et Andréanne Joly
Les effets de la hausse du salaire minimum dépassent la question salariale Photos : Shutterstock
Ontario — Le 1er janvier 2018, le salaire minimum a bondi de 11,60 $ de l’heure à 14 $. Alors que certains petits commerces sont déjà touchés négativement par cette hausse, des organismes appréhendent plutôt la hausse à 15 $ le 1er janvier 2019. Le Voyageur a voulu connaitre la situation d’entreprises et d’organismes francophones face aux changements imposés par la Loi de 2017 pour l’équité de travail et de meilleurs emplois.

Dans les services de garde...

Le directeur du Carrefour francophone, Stéphane Gauthier, indique de prime abord que son organisme n’avait pas énormément de postes sous les 14 $, alors la hausse de cette année n’a pas été difficile à intégrer au budget.

Par contre, le Carrefour estime devoir trouver environ 100 000 $ de plus en 2019 pour couvrir les hausses de salaire, car plus d’employés devront être augmentés — incluant ceux qui gagnent présentement déjà un peu plus de 15 $ de l’heure. «Ça va nous obliger à faire des aménagements, trouver d’autres ressources. Est-ce qu’on coupe, est-ce qu’on augmente les couts des services? On est en train d’étudier ça», rapporte M. Gauthier.

Malgré le défi qui approche, il croit que l’augmentation est justifiée : «Les services à l’enfance, c’est un domaine qui n’est pas payé à ça juste valeur. Donc, en ce sens, ça vient corriger une injustice, une iniquité et je suis content pour nos éducateurs et éducatrices. Mais c’est de le faire d’une façon aussi rapide qui fait que c’est plus difficile de s’ajuster.» Il ne qualifie pas pour autant la situation de catastrophe pour le Carrefour.

Chez les organismes...

Les organismes approchés par Le Voyageur disent que la hausse de janvier les a peu touchés, mais qu’une réflexion s’impose. La directrice générale de l’ACFO du grand Sudbury, Joanne Gervais, précise : «Pour nous, ça ne change rien puisque les quelques employés ici ont déjà un salaire au-delà du salaire minimum, mais pour rester compétitif, il va falloir réévaluer nos échelles salariales prochainement».

Dans les petits commerces...

Le propriétaire du restaurant Della-Pieta de Moonbeam, Patrick Guertin, a pour le moment augmenté les prix de quelques articles sur son menu, a réduit ses heures d’ouverture — une heure de moins la fin de semaine — et coupé quelques heures de travail au début de la semaine. Il devra lui-même travailler quelques heures de plus par semaine. Ce sont les employés à temps partiel qui écopent.

Pour le moment, la clientèle d’habitués ne s’en est pas formalisée. «En janvier, c’est assez tranquille. Je vais plus savoir cet été», dit M. Guertin. Moonbeam voit sa population presque doubler pendant l’été, avec l’arrivée des campeurs saisonniers et des propriétaires de chalet.

Luc Dinnissen et son épouse sont propriétaires du Circle Confectionary de Kapuskasing. Puisqu’ils veulent continuer d’être reconnus pour leur service à la clientèle, réduire les heures d’ouverture ou le nombre d’employés n’était pas la solution. Ils cherchent plutôt d’autres moyens d’économiser, comme en négociant des prix à la baisse avec certains fournisseurs, ou offrir de nouveaux produits.

Il admet que les changements les forcent à passer plus de temps à leur commerce pour tout bien organiser, «mais le but, c’est de passer le même nombre d’heures qu’avant. À mon avis, on ne fait pas notre job de stimuler l’économie si je passe plus de temps là et que j’enlève l’emploi à quelqu’un d’autre.»

Leur masse salariale a pourtant augmenté de 20 % et augmentera d’un autre 10 % l’an prochain. Comme plusieurs autres, M. Dinnissen croit que l’augmentation aurait dû être un peu plus lente et graduelle.

En tourisme et plein air...

«Ça augmente les frais d’exploitation, de toute évidence», lance la présidente et directrice générale de Tourism Industry Association of Ontario (TIAO), Beth Potter, une association qui se veut la voix politique de l’industrie touristique de l’Ontario et qui représente 389 000 employés.

Dans certains cas comme ailleurs, les salaires étaient déjà plus élevés. Question de rétention, les pourvoiries proposent souvent des salaires qui dépassent le salaire minimum. «La majorité des pourvoiries paient leurs employés à salaire plutôt qu’à l’heure», nuance la directrice générale de Nature & Outdoor Tourism Ontario (NOTO), Laurie Marcil, qui représente environ 260 pourvoiries en Ontario, surtout dans le Nord.

Mais en s’attardant aux nouvelles dispositions de la nouvelle loi, nombre d’entreprises et de pourvoiries, celles-ci aussi représentées par NOTO, se rendent compte que le gouvernement de l’Ontario a fait bien plus qu’augmenter le salaire minimum.

Dans le cas des pourvoiries, «ils doivent tenir compte que les employés sont logés et nourris, des vacances et le nombre réel d’heures que ces gens passent dans le centre de villégiature qui les emploie, il faut s’assurer qu’on respecte au moins le salaire minimum», précise Laurie Marcil.

Les horaires sont aussi visés par la nouvelle loi : «Les employeurs ne peuvent pas appeler un employé à la dernière minute pour prendre un quart de travail», renchérit Beth Potter de TIAO. Elle donne un exemple : si un employé appelle à la dernière minute pour dire qu’il ne rentrera pas au travail et qu’il prend une journée d’urgence personnelle, il faut trouver quelqu’un pour le remplacer, «mais il faut leur accorder un certain nombre d’heures avant de se présenter au travail, ou ils peuvent simplement refuser le quart.»

Justement, les congés rémunérés d’urgence personnelle deviennent aussi un casse-tête pour les employeurs : «Tout employé a droit à dix jours par année, pour n’importe quelle raison, et l’employeur ne peut pas demander de document pour justifier cette absence. Le seul prérequis, c’est que l’employé doit être en poste depuis au moins une semaine», explique Mme Potter, qui dit que l’Association doit encore vérifier si et comment ce ratio de 10 jours par année s’applique aux exploitations saisonnières.

«Nous attendons des éclaircissements. Il y a beaucoup de questions sans réponse et nous ne sommes pas la seule industrie à poser des questions» , dit-elle.

Même son de cloche chez NOTO, qui travaille à créer des documents d’information pour outiller ses membres. «Il y a encore des pans de la règlementation qui ne sont pas assez précis pour bien faire l’état des lieux», a constaté Mme Marcil.

Chez les coopératives...

Les coopératives sont un cas à part. Bien que nous n’ayons pu obtenir à temps l’avis d’une coopérative en particulier, l’agent de développement de la région du Nord du Conseil de la coopération de l’Ontario, Dènik Dorval, rapporte qu’il n’a rien entendu de négatif dans le mouvement coopératif par rapport à la hausse du salaire minimum.

«Les coopératives se donnaient déjà le mandat social de créer des emplois de qualité aux bonnes conditions de travail. [...] La hausse du salaire représente une augmentation minime de dépense pour les petites coopératives, mais celle-ci leur permet de répondre à leur mission sociale et économique.»

Pas d’aide gouvernementale

Une bonne partie des revenus du Carrefour francophone — près de 45 % selon le rapport annuel 2017 — provient de subventions, mais ils ne pourront pas compter sur une hausse de celles-ci en échange de la hausse. «On nous a bien avertis qu’il n’y en aurait pas, on est laissé à nous-mêmes», confirme M. Gauthier. «Il y a trop de secteurs touchés, alors pourquoi ils devraient aider un secteur plus qu’un autre?»

Même son de cloche du côté du Fonds canadien de la radio communautaire qui indique sur son site web que, même s’il reconnait que la hausse du salaire minimum aura un impact sur le budget de certains projets qu’il finance, aucune hausse d’allocation ne sera accordée. Il autorisera par contre la modification des budgets.

Patrick Guertin, pour sa part, doit en plus composer avec la fin d’un programme de subvention : «Depuis trois ans, le gouvernement n’offre plus la subvention de 2 $ de l’heure pour embaucher les étudiants l’été», explique-t-il. «Je n’ai plus rien pour les étudiants.» Dans ces conditions, il préfère embaucher des adultes qui vont vouloir garder leur emploi à la rentrée.
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