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vendredi, 15 décembre 2017 11:21

Parlez-vous le français de la «haute crasse» ou de la «basse crasse»?

Écrit par  Pierre Lemelin
Sudbury —Au fil de ses (presque) 50 ans d’existence, le journal Le Voyageur a été le témoin — et s’est même parfois permis d’alimenter — de grands débats sur des questions touchant la communauté francophone sudburoise : états généraux, Loi sur les services en français, librairies francophones, création d’écoles publiques francophones, etc.

Mais une autre question a été assez souvent débattue dans les pages de l’hebdomadaire de langue française : la qualité du français. Et un des débats qui refaisait surface à ce sujet était : y a-t-il (ou y avait-il) deux français, c’est-à-dire un français de ce que l’auteur (dont l’identité n’est pas connue) d’un article paru le 29 juillet 1970 appelait celui de la «haute crasse», de l’élite, de l’intelligentsia, et un autre français de la «basse crasse», c’est-à-dire celui du monde ouvrier?

«La dernière réunion du comité d’organisation des États généraux de la région de Sudbury a donné lieu à la réalisation d’une peinture réaliste de la société francophone», pouvait-on lire à la une du journal. «Un des participants à cette réunion a ainsi formulé l’image de cette société : “Il y a [...] la haute crasse et la basse crasse et un fossé naturel entre les deux”.»

«On ne parle pas le même français que vous autres», avait fait savoir le vice-président [de la section locale 6500] des Métallos unis d’Amérique, Bob Chartrand. «Si vous me parlez dans le français de l’université, vous allez m’embrouiller. Si, moi, je vous parle dans mon français, vous allez peut-être rire de moi. Ça c’est une des raisons principales pourquoi les ouvriers ne s’intéressent pas à des choses comme la Semaine française. On a l’impression que c’est réservé aux professionnels, aux étudiants et aux commerçants.»

Il est à noter qu’à l’époque, environ 40 % des mineurs de la région sudburoise étaient francophones, pour un total de 8 500.

Réaction en joual

Dans un éditorial paru le 4 octobre 1972 intitulé «Trois bravos et vive le “joual” à l’Université», Raymond Ménard, alors directeur et directeur du journal, se montre assez acerbe à l’endroit de l’Association générale des étudiants de l’Université Laurentienne, qui venait de publier le premier numéro du «magazine officiel» des étudiants, Réaction.

«N.D.R. Nous notons et avouons avec regret que notre propre usage de la langue française dans nos colonnes laisse trop souvent à désirer», pouvait-on lire en page 4 du Voyageur. «Nous faisons nous-mêmes des fautes graves contre une des plus belles […] langues du monde. C’est précisément cette ignorance de notre part qui nous incite à faire les remarques suivantes.»

«Cette publication [Réaction] rédigée par des francophones étudiant la littérature française, dans une université, un de ces temples du Haut-Savoir, devrait du moins, il nous semble, être publiée en bon français ou tout au moins dans un français “potable”, sinon en français littéraire», poursuit-on. «Au contraire, nous y avons vu un exemple sans pareil de joual du plus pur calibre. Sans parler du “franglais” et d’un très mauvais français, indiquant un usage plus qu’anglicisé de notre langue. […] Il nous semble que certains étudiants francophones, tout autant que les professeurs de français de la région, respectueux et fiers de leur langue, devraient réagir d’une manière ou d’une autre à ce sujet.» Les auteurs de Réaction ont répondu dans l’édition du Voyageur du 18 octobre. Lettre à laquelle Raymond Ménard n’a pu s’empêcher d’ajouter une introduction. La lettre est reproduite ci-dessous.

Une langue franco-ontarienne ?

Enfin, dans un résumé d’une conférence prononcée à l’Université d’Ottawa et publié en page 3 de l’hebdomadaire du 2 février 1977, le professeur de linguistique Benoît Cazabon posait la question suivante : existe-t-il une langue proprement franco-ontarienne?

«Cette question m’a été posée le 21 mai 1976. J’aurais tendance pour donner une impression générale à parler d’un dialecte franco-ontarien, ce qui dans la terminologie linguistique n’a rien de péjoratif, puisque toutes les réalisations régionales de la langue française sont autant de dialectes différents d’une même langue», écrivait-il.

Après avoir fourni quelques exemples d’expressions ou de tournures utilisées par les francophones (“Yé complètement bleu”, “Y se cocrisse d’in trou chaque fois qui veut monter le courant”, “Faire du sens”), l’auteur poursuit : «Ces exemples qu’on emprunte au langage familier ne peuvent être analysés en détail dans le cadre de cette chronique. Cependant, il faut savoir qu’ils sont tous défendables dans un dialecte dont le registre se situe au niveau de la production orale familière.»

«Doit-on conclure à une langue différente sur la base de ces cas d’espèce ou doit-on dire qu’il s’agit de fautes, d’un mauvais français? demandait-il en conclusion. «Le premier réflexe du Franco-Ontarien sera de vous répondre “Y a rien là”. Où est en effet la faute dans une phrase comme “Marie ne peut pas faire Jean porter son jonc”? Il a raison, ladite faute est inscrite dans le code franco-ontarien qu’il manie comme tous les êtres humains d’une façon naturelle, non réfléchie.»

La question est-elle encore pertinente en 2017? Y’a-t-il différent niveau de langue dans le Nord? Est-ce que c’est si grave, ou si important?



Première page du 29 juillet 1970



Reproduction de texte : 18 octobre 1972

Le «joual» langue nationale des Franco-Sudburois et des Franco-Ontariens?...



L’papier qui sui est ane réaction d’la gang des gars d’Réaction, Faut crère qu’j’ai piqué ces gars-là dans l’plus mince d’ane partie trop épaisse pour l’nommée icitte. Mé c’que j’trouve drôle dans c’t’affére-là, c’est que l’texte suivant est écrit dans in frança à peu-près OK. J’vous invit’ à juger par vous aut’ mêmes. Moé, j’sus pas d’taille à fére les commentaires qui faut. Si vous en avez, ben envoyé-lé moé, OK?

Raymond Ménard



Monsieur,

La présente n’a d’autre but que de relever vos propos imbéciles et arriérés d’un certain éditorial daté le quatre octobre 1972 : «Trois Bravos et vive le joual à l’Université».

J’espère, Monsieur, que vous jouez un petit jeu; car, si vous êtes sérieux, votre ignorance de l’actualité canadienne est flagrante.

Vous parlez de langue française, mais vous ne savez de quoi vous parlez; j’ose dire que votre séjour en France n’a pas été assez prolongé.

Si vous vous identifiez plutôt aux Français, je vous suggère de faire vos valises et de «fouter le camp» en France (on payerait même votre passage... aller seulement).

Si vous aspirez à la culture latine, faites-vous religieux, et rendez-vous au Vatican (seul endroit où une langue morte vit encore.)

Si vous vous voulez Canadien, réveillez-vous, ouvrez vos oreilles et vos yeux à la Réalité Canadienne. Vous semblez ignorer, Monsieur, l’existence du Canadien Français. Quand je parle de Canadien français, je ne parle pas des dieux-directeurs des écoles séparées qui s’achètent la culture pour trois «piastres» deux fois l’an en faisant venir les «Trétaux de Paris».

Entendons-nous bien sur le «Tretaux de Paris». Je les respecte en tant que représentants d’une culture valable, mais d’une culture étrangère et démodée. Monsieur Ménard, quand vous parlez d’un Français «potable», vous dégradez, insultez et ridiculisez notre race et son lieu d’identité : le langage. Vous riez de l’essence même des Franco-Sudburois, c’est-à-dire le mineur qui, tous les jours, gagne son pain et notre pain. Vous vous moquez de votre public quand vous essayez de lui imposer vos idées «bâtardes».

Le joual existe, Monsieur; vous n’avez qu’à écouter le peuple parler, agir, vivre. Vous voulez le tuer en faveur d’un Français classique artificiellement transplanté chez nous.

Avant de penser à la culture comme telle, il faut s’arrêter pour définir notre existence. Nous existons et notre présence en est la preuve. J’ai la preuve. J’ai l’impression que vous ne pouvez pas vous «avaler» ou nous avaler. Vous semblez avoir honte de l’homme Canadien Français; vous le voyez tout nu et vous tentez de l’habiller à la française (ou pis encore, à la latine).

Est-ce possible que la Voix française du Nord renie son public, la raison d’être même du journal? Monsieur, nous de Réaction sommes fiers de faire partie d’une race forte et caractérisée, nous ne nous amusons pas à acheter à la France notre culture.

Nous croyons que nous, en tant que collectivité, sommes capables de promouvoir notre culture à l’intérieur de nos frontières.

Réaction veut réagir contre la négation de notre identité. Nous voulons déloger des gens qui, comme vous, renient et ridiculisent leurs compatriotes.

Avec l’usage du «joual», nous espérons encourager une prise de conscience collective de l’identité canadienne-française.

Gaston A. Tremblay et l’équipe

Lu 527 fois Dernière modification le vendredi, 15 décembre 2017 11:32

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