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jeudi, 23 novembre 2017 13:39

Devrait-on bannir la publicité de l’espace public?

Écrit par  François Côté-Vaillancourt
Le Centre d’éthique de l’Université de Sudbury est un centre de service, de recherche et de coordination qui se préoccupe des questions d’éthique contemporaines. Le Voyageur collabore avec le Centre afin de publier un texte sur une question d’éthique d’actualité une fois par mois.

La publicité est partout autour de nous. Des bordures de boulevards aux autobus, en passant par tous les médias que nous consommons sur nos téléphones, nous sommes exposés à la publicité à longueur de journée. Certes, certaines publicités sont mensongères et d’autres sont déplacées. Mais même si l’on ne considère que la publicité se conformant à nos normes et lois, et même en admettant que la publicité peut égayer et divertir, un problème éthique demeure.

En effet, la publicité dans l’espace public opère une forme de marchandisation des citoyens. On l’oublie souvent, mais la structure de la publicité implique qu’une institution décide de vendre à un tiers parti l’accès à une population qui n’a probablement pas consenti à cette exposition. En utilisant le réseau routier, en prenant le transport en commun, en fréquentant un établissement scolaire ou en consultant une page web, on devient sans le vouloir une marchandise vendue et achetée par des tiers.

Le problème de la publicité n’est donc pas esthétique, c’est un problème de consentement. Depuis quelques siècles, les philosophes nous appellent à la vigilance sur ce plan, de Kant, qui écrivait qu’il faut toujours traiter autrui comme un sujet et pas seulement comme un objet, à Marx, qui dénonçait l’instrumentalisation de l’humain et sa transformation en marchandise abstraite.

Au cœur de notre société se trouve l’idée selon laquelle les citoyens sont propriétaires de leur personne et sont, par le biais des institutions démocratiques, aux commandes de leur propre destin. Et à ce titre, le fait que la publicité permette à un tiers d’engranger des bénéfices sur notre personne sans notre consentement devrait être vu comme un sérieux problème. En particulier, si l’on peut être frustré de devoir accepter de la publicité lorsque l’on choisit de consommer un bien ou un service privé (par exemple la télévision ou un site web), il y a une dérive majeure dans le fait d’être traité comme une marchandise par nos propres institutions, dès lors que l’on évolue dans l’espace public.

À ce point, le lecteur se demandera sans doute pourquoi soulever un tel sujet, puisqu’il n’y a rien à faire, puisque la publicité dans l’espace public est inéluctable (en particulier avec la présence grandissante de Google et autres géants du numérique dans le fonctionnement des municipalités). Mais justement, ce n’est pas le cas. Au cours des 15 dernières années, plusieurs municipalités ont décidé de reprendre le contrôle démocratique de la publicité dans l’espace public.

Le cas le plus souvent cité est celui de la ville de Sao Paolo au Brésil, une ville de 12 millions d’habitants, qui a banni en 2006 les publicités et panneaux d’affichage. On dit que 15 000 panneaux ont été démantelés, quoique certaines formes de publicités demeurent.

La ville de Grenoble en France, une ville de la taille de Sudbury, a aussi choisi d’éliminer progressivement la publicité de l’espace public en 2014. D’autres villes, plutôt que de démanteler les panneaux d’affichage, ont expérimentées avec le remplacement de la publicité par des reproductions d’œuvres d’arts, ce qui contredit l’argument selon laquelle une ville sans publicité serait terne. Bien entendu, le nerf de la guerre, pour les municipalités, les services de transport, les écoles et les universités, est avant tout un problème budgétaire. La publicité s’est d’abord infiltrée dans ces espaces comme un revenu d’appoint, mais est depuis devenue une source indispensable lorsqu’il s’agit de boucler l’année. Mais loin de mettre en échec l’argument initial, cette remarque vient plutôt confirmer l’idée d’une perte de contrôle démocratique sur nos propres vies. Nous n’avons jamais choisi la publicité et surtout pas consenti à ce que celle-ci s’infiltre dans nos institutions et tiennent en otage nos services publics.

Vivre avec ou sans publicité, être celui ou celle qui choisit ou non de marchander sa présence et son attention à autrui, voilà des questions qui méritent d’être débattues publiquement.

Lu 1570 fois Dernière modification le mercredi, 28 février 2018 14:19