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mercredi, 25 octobre 2017 16:17

Le destin tragique des médias contemporains

Écrit par 
Le Centre d’éthique de l’Université de Sudbury est un centre de service, de recherche et de coordination qui se préoccupe des questions d’éthique contemporaines. Le Voyageur collabore avec le Centre afin de publier un texte sur une question d’éthique d’actualité une fois par mois.

Il y a quelques semaines, Nate Silver, éditeur du blogue Fivethirtyeight.com, évoquait dans une critique des médias le problème suivant : Le journalisme a trois objectifs, mais ne peut pas réaliser les trois à la fois.
1) On souhaite une couverture rapide
2) On souhaite une couverture intéressante
3) On souhaite une couverture vraie

Les dernières années ont été saturées par la critique des médias et en particulier celle des nouveaux médias partagés sur les réseaux sociaux. Cela dit, évaluer les médias à l’aide de ce trilemme est probablement plus approprié que de les comparer à une perfection inatteignable. En effet, cela permet de mettre au jour le fait que tous les médias ne partagent pas un seul et même but.

Ainsi, certaines sources, pensons aux journaux quotidiens et aux chaines de nouvelles en continu, optent pour une couverture rapide et vraie, mais au risque de sombrer dans une couverture largement évènementielle, avec peu d’analyse de fond. On critique souvent ces «vieux médias» pour leurs erreurs, mais force est de constater que le défi de fournir en direct une information vraie au public est un défi immense. Moins que des erreurs occasionnelles, il faut reconnaitre que le danger de cette stratégie est de noyer le public dans un flot de nouvelles triviales, déferlant sans mise en contexte. Comme chaque jour comporte de nouveaux évènements, de nouvelles élections, de nouveaux ouragans, de nouveaux conflits, on a rarement le temps de prendre du recul et d’analyser les enjeux tel qu’ils le méritent.

À l’inverse, certaines sources, pensons aux nouveaux médias qui se multiplient à l’ère d’internet, optent pour une couverture rapide et intéressante, mais au risque d’offrir des contenus qui reposent sur des sources fragiles, voire des mensonges. Au cours des deux dernières années, on a beaucoup critiqué les fausses nouvelles circulant sur Facebook, mais il faut bien comprendre que ce qui les fait vivre est leur capacité de fournir des contenus adaptés aux valeurs, idéologies et intérêts de chacun, et ce, en temps réel. Certainement, on ne peut pas dire que ce modèle fait honneur à l’idéal du journalisme et il y a fort à craindre de sa généralisation, mais, en même temps, il faut bien voir que ce modèle fonctionne parce qu’il offre quelque chose dont le public raffole, soit une couverture plus intéressante que la couverture évènementielle.

Finalement, certaines sources, pensons aux périodiques mensuels et à la presse spécialisée, optent pour une couverture d’analyse intéressante et vraie, mais au risque de ne pas pouvoir couvrir les faits en direct. Les grands dossiers de ces périodiques permettent d’enfin jeter des lumières sur les mois précédents, et de départager le bruit quotidien des tangentes plus profondes. Malheureusement, parce que cette approche prend son temps, ces analyses arrivent souvent trop tard. Après chaque élection, on découvre ainsi dans les mois qui suivent des analyses qu’il aurait été bon de connaitre à temps. Mais peut-être plus encore, la limite de cette approche est que trop souvent, lorsqu’une analyse en profondeur est enfin publiée, le discours public s’est déjà figé et toute l’analyse du monde ne peut plus déloger les erreurs et les passions qui ont saisi le public. Très souvent, ces sources sombrent donc dans une analyse distante et bienpensante qui ne fait que distribuer les torts et les louanges après le désastre.

En d’autres mots, les médias journalistiques contemporains sont contraints d’abandonner soit l’analyse en profondeur et la mise en contexte, soit la qualité et la véracité des sources, soit l’ambition de parvenir au public assez rapidement pour contribuer positivement aux débats de société. En ce sens, on peut parler d’un destin tragique des médias, puisqu’il est impossible pour eux de satisfaire entièrement notre idéal.

Cependant, pour ne pas finir sur cette note tragique, je mentionnerai ici la solution que ce trilemme a évoquée chez mes étudiants en éthique journalistique : peut-être que la solution est que chaque personne s’efforce de consulter des sources d’approches diversifiées. Ainsi, en mettant à profit des sources de chaque approche, il devient possible pour le public de palier aux faiblesses et aux excès de chacune.

Les critiques des vieux et des nouveaux médias ne sont pas près de disparaitre, mais en mettant à contribution la diversité des sources journalistiques et les forces de chacune, peut-être le destin de nos journaux, réseaux de nouvelles, magazines et blogues ne sera pas si tragique après tout.

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François Côté-Vaillancourt

Projet Éthique de l'Université de Sudbury