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jeudi, 07 septembre 2017 13:57

Appeler le nazi par son nom

Écrit par  François Côté-Vaillancourt
Le Centre d’éthique de l’Université de Sudbury est un centre de service, de recherche et de coordination qui se préoccupe des questions d’éthique contemporaines. Le Voyageur collabore avec le Centre afin de publier un texte sur une question d’éthique d’actualité une fois par mois.

Pur produit de l’ère numérique, la loi Godwin annonce que toute discussion sur un forum en ligne, en s’éternisant, finira par invoquer une comparaison à Hitler ou au nazisme. Et cela, pour trois raisons.

Cela est d’abord dû à la relative perte d’inhibition causée par le fait d’échanger avec autrui à distance, derrière l’anonymat ou le confort d’un avatar. Certainement, il est plus facile d’insulter une personne abstraite que de le faire en face à face. Traiter «anon1977» de nazi depuis son salon est tellement facile.

Cela est aussi dû à une tendance actuelle à l’escalade des discours partisans au sein de la bulle médiatique et sociale de chacun. Suivant l’expression anglaise «virtue signalling», rejeter dans les termes les plus forts tout ce qui dévie moindrement de son propre mode de vie, y compris les éléments qui devraient nous laisser neutres, devient une manière de montrer nos couleurs et d’entretenir l’estime des autres membres de notre bulle. Traiter soit les environnementalistes, soit l’industrie pétrolière de nazi est une manière de bien paraitre dans notre propre cercle.

Cela est finalement dû à une relative pauvreté de l’imaginaire politique et historique de la majorité. L’histoire du Canada et du monde regorge d’évènements, de figures et de régimes politiques offrant un vaste éventail de teintes et de nuances pour illustrer nos arguments. Malheureusement, la majorité d’entre nous ne connaissent de notre histoire que les grands traits. Dès lors, en l’absence de plus amples référents partagés, traiter de nazie une politique dont on désapprouve est souvent l’option par défaut.

En combinant ces trois causes, les accusations de nazisme sont devenues communes à des échanges de tous genres sur internet. Les habitués de tels forums se plaisent donc à ajouter à cette loi Godwin que le premier à avoir recours à cette comparaison perd la discussion, puisque comparer quelque chose au nazisme démontre une incapacité à se contrôler et à nuancer son propos.

Mais au mois d’aout, après qu’une marche de militants ségrégationnistes et néonazis à Charlottesville en Virginie ait donné lieu à un attentat, l’inventeur de la loi Godwin est intervenu dans les médias pour rappeler un corolaire, un aspect laissé de côté par sa «loi» : traiter un nazi de nazi demeure acceptable et souhaitable.

Oui, en 2017, aux États-Unis de Donald Trump, dans l’extrême-droite européenne, mais aussi chez nous au Canada, demeurent des militants, des vues et des projets de société qu’il convient de qualifier de nazi, sans détour.

Que ce soit le rejet de la délibération et des compromis propres aux espaces démocratiques, le désir de remplacer les parlements et leurs délais par le leadeurship d’un «homme fort», la conviction de la supériorité d’une race, d’une culture ou d’un mode de vie sur tous les autres, un dégout marqué pour la tolérance, la diversité et le métissage de nos sociétés libérales et multiculturelles et, par-dessus tout, le désir d’avoir recours à la violence et l’intimidation pour faire avancer ces projets; voilà autant de caractéristiques qui appellent, encore et toujours, le qualificatif «nazi».

En conclusion, il est certes nécessaire pour chacun de retravailler nos interventions sur les réseaux sociaux, en se rappelant que nos interlocuteurs méritent le respect, même à distance, qu’il n’y a pas qu’une seule manière acceptable de vivre et de penser et que la meilleure métaphore est souvent la métaphore nuancée qui n’invoque pas immédiatement le mal absolu.

Néanmoins, tout en poursuivant cette approche pour nous-mêmes, il demeure essentiel d’être vigilants, même à notre époque, car demeurent des individus et des mouvements qui doivent être qualifiés dans les termes les plus forts. La loi Godwin était un appel pour un peu plus de discipline sur les réseaux sociaux, mais elle n’a jamais eu pour visée de protéger les messages et les groupes haineux contre la critique.

François Côté-Vaillancourt

Lu 539 fois Dernière modification le jeudi, 07 septembre 2017 14:03

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