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lundi, 06 janvier 2014 11:15

1914-2014 : apprendrons-nous jamais ?

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Je ne suis pas connue pour mon optimisme, mais là, avouons qu’il y a quelque chose de pourri au royaume terrien; une drôle d’ambiance qui ne laisse rien présager de bon. On commérera le 100e anniversaire du début de la Première Guerre mondiale et j’espère qu’on réfléchira sérieusement sur ses causes comme sur ses conséquences, parce que sans cette réflexion sur notre passé, on risque fort bien de recommencer les mêmes erreurs.

Finalement, il y a un siècle, le monde était à peu près dans la même situation qu’en ce début d’année. L’économie s’était globalisée très rapidement dans les quatre dernières décennies. Les puissances de l’époque (alors européennes) se battaient pour les ressources de l’Afrique et des puissances montantes voulaient leur part du gâteau. De vieux empires étaient sur le point de disparaître. L’écart entre les riches et les pauvres était d’une indécence inouïe. Les valeurs morales bourgeoises triomphaient et s’imposaient à tous. Les avancées scientifiques se multipliaient, pour le meilleur et pour le pire. Bref, c’était la Belle Époque, une petite minorité s’amusait comme des fous pendant que l’écrasante majorité trimait comme des malades. Tout était nouveau, c’était une période de développement rapide dans tous les domaines. Nous nous croyions invincibles; nous étions optimistes et insouciants; nous nous pensions l’acmé de la civilisation et du progrès. Nous vivions une période de paix assez longue, inconnue auparavant. Seuls les artistes et quelques intellectuels clairvoyants sentaient bien que tout cela allait péter et inventaient de nouvelles formes, de nouveaux genres : impressionnisme, fauvisme, Art nouveau, cubisme, symbolisme, acméisme, etc.

Or, où en sommes-nous aujourd’hui ? Nous avons une économie globalisée que personne ne semble maitriser et comme il y a un siècle, on assiste à une «financiarisation» du monde, un emballement de la dette et au règne de la spéculation. L’Afrique est plus que jamais l’enjeu de guerres larvées entre vieilles puissances (en particulier la France et les États-Unis), et entre ces dernières et une puissance mondiale émergeante, la Chine (qui remplit ici le rôle de l’Allemagne de l’époque). À l’heure où vous lisez ces lignes, les dirigeants d'entreprise les mieux payés auront déjà amassé une paie plus élevée que le salaire annuel moyen des employés canadiens à temps plein. On a réussi à convaincre les ouvriers qu’ils faisaient partie de la classe moyenne; masse informe d’individus atomisés qui ne représente plus la garantie de la démocratie, mais qui en est devenue la principale menace (à leur insu dans une certaine mesure comme d’habitude)! Panem et circenses se présente à nouveau comme le grand projet politique des polichinelles politiciens, le pain étant remplacé par les cartes de crédit et les jeux du cirque par les reality shows du petit écran. Plus que jamais, des groupes sectaires et des gouvernements insistent pour savoir ce qui se passe dans nos chambres; on contrôle si l’on fume, boit, comment et avec qui on b*****; on censure à tour de bras la création et l’autocensure collective a atteint un niveau jamais vu depuis, justement un siècle! Les changements technologiques vont si vite que l’on n’a plus le temps de suivre le mouvement, mais plus inquiétant, il existe une croyance aveugle en la technologie pour régler tous les problèmes du monde. Cette croyance ne fait aucun sens historiquement; elle est même contre-intuitive du point de vue de l’expérience historique, mais le monde y croit! On se pense tellement supérieurs par rapport aux «Autres» géographiques et historiques, alors qu’un minimum de détachement permet de voir immédiatement que nous sommes depuis un siècle dans une période de dé-civilisation dont nous n’arrivons point à sortir (et avouons que depuis une décennie, on en a rajouté un maximum en termes de processus et de comportements décivilisés!).

Alors comment ne pas voir, ne pas croire, ne pas admettre que tout cela va effectivement péter parce que le racisme et l’intolérance sont redevenus des manières «normales» d’agir et de penser; parce que les populismes de tous poils sont les grands vainqueurs des farces électorales qui se succèdent dans l’apathie généralisée; parce que le fascisme avance, masqué comme il l’a toujours fait, mais il avance bel et bien, favorisé par l’ambiance de je-m’en-foutisme et d’inculture généralisée ? Parce que comme d’habitude, on muselle, on marginalise, on ostracise les artistes et les quelques intellectuels restant pour ne surtout pas avoir à écouter, lire, voir leurs signaux d’alarme.

Il faut relire le discours de Camus lors de sa réception du prix Nobel de littérature, Camus grand lecteur de Dostoïevski, qui avait décrit dans ses œuvres la catastrophe à venir, Camus né un an avant la Grande Guerre. En voici un extrait :

«Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance.»

Camus Discours de Suede 1957.pdf
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Aurélie Lacassagne

Professeure à l’Université Laurentienne

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