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mardi, 23 mai 2017 15:23

Pour mieux naviguer les eaux troubles de l’appropriation culturelle — réponse à Réjean Grenier

L’éditorial de Réjean Grenier du 17 mars 2017 mérite une réponse musclée et réfléchie. L’auteur cherche à nous convaincre que l’appropriation culturelle n’existe pas. Malheureusement, l’éditorialiste rate sa cible lorsqu’il dénonce ce qui s’est produit auprès de l’artiste torontoise Amanda PL. J’espère pouvoir apporter quelques nuances qui nous permettront de mieux comprendre un concept difficile à saisir.

Avant d’amorcer mon propos, je tiens à dire qu’il s’agit d’un enjeu très complexe. Il existe plusieurs accusations d’appropriation culturelle qui sont sans fondements et qui nuisent à l’échange entre les cultures. Ces réactions doivent être dénoncées. Plutôt que de vider la question, l’objectif ici est d’apporter des outils pour mieux saisir l’enjeu et d’encourager le débat sur la question.

L’appropriation d’une culture colonisée

La définition d’appropriation culturelle que présente M. Grenier, empruntée à Wikipédia, est très problématique. Elle n’apporte aucune nuance qui permet de préciser comment un geste est une appropriation plutôt qu’un autre. Elle ne tient pas compte du rapport de force qui peut exister entre certaines cultures. L’éditorialiste met également sous silence le rapport colonial qui existe avec les sociétés autochtones au Canada. C’est une erreur.

J’estime qu’il est plus approprié de parler d’appropriation culturelle lorsqu’un individu, sciemment ou non, venant d’une culture dominante, exploite les ressources culturelles d’une «culture colonisée» pour des gains en capital (financier, symbolique, etc., dans le sens de Pierre Bourdieu) «sans ancrage, sans partage, sans liens et sans appui de la culture exploitée». Je pense qu’une telle définition peut nous permettre de mieux naviguer les eaux troubles de l’appropriation vs l’échange, du moins, en ce qui a trait avec les sociétés autochtones du pays.

La longue histoire d’appropriation culturelle des autochtones au Canada est un chapitre noir de notre pays. Les groupes autochtones sont des sociétés colonisées dont les terres ont été arrachées dans des conditions souvent inhumaines. Le gouvernement fédéral et ses agents ont privé des groupes de vivres afin de les affamer pour leur forcer de signer des traités. Ce sont des sociétés colonisées et il est important de se le rappeler.

Au 19e et 20e siècle, les cultures autochtones de l’Ouest ont été exploitées à des fins promotionnelles pour le Canadien Pacifique et l’économie touristique sans la participation active des membres des Premières Nations. Les totems construits de toutes pièces le long des parcours touristiques cherchaient à vendre l’exotisme canadien aux voyageurs étrangers. Voilà de l’appropriation. Il n’y a pas de «partage» ici, mais bien de «l’exploitation d’un peuple colonisé pour des gains commerciaux».

S’approprier le «Dead Indian» au Canada

J’invite les lecteurs à lire Thomas King, The Inconvenient Indian, afin de se familiariser avec le concept de «Dead Indian». Cette idée fait référence au stéréotype que nous partageons sur l’autochtonie nord-américaine : l’homme rouge avec son plumage et son habillement de fourrure. Voilà la vision qu’ont la plupart des Canadiens des autochtones : un être figé dans le temps. Le «Dead Indian» est l’autochtone folklorisé.

Lorsque Natasha St-Pier décide de s’habiller en autochtone folklorisée pour promouvoir son album, elle ne rend pas honneur aux premiers peuples. Elle persiste dans le stéréotype prévalant qu’ont les blancs de l’autochtone. Elle s’appropriait une culture colonisée — sans avoir un ancrage dans cette culture, sans faire de partage, sans faire d’échanges et sans avoir son appui — pour promouvoir ses intérêts économiques. C’est un exemple d’appropriation culturelle.

Lorsque Lise Brisebois de Beauharnois en banlieue de Montréal a découvert qu’elle avait du sang autochtone, elle a fait un choix très controversé. Elle s’est mis un bandeau avec des plumes, s’est déclarée «indienne», a fondé une nouvelle bande et menaçait de bloquer le stationnement d’un Costco pour obtenir un rabais sur la taxe de vente. C’est non seulement de l’appropriation culturelle, c’est de la fraude.

L’éditorialiste utilise l’exemple du jazz comme celui d’échange culturel positif. Je tiens à noter qu’il y a ici une question d’échelle. Non seulement les canons de la musique jazz sont-ils Afro-Américains, il y avait assez d’artistes de cette communauté pour effectuer l’échange auquel il fait référence. C’est la même chose avec le rap et le hip-hop. Ce n’est pas le cas dans les sociétés autochtones du Canada. Il faut donc comparer ce qui est comparable.

Il indique par la suite qu’il est ridicule de croire que la traduction d’un livre franco-ontarien vers l’anglais serait de l’appropriation. Nous sommes d’accord. Notons toutefois qu’il faut faire attention aux amalgames ici. La traduction d’un livre nécessite l’aval de l’auteur et de son éditeur. Il y a échange, lien et appui d’égal à égal ici. Voilà un échange positif.

Amanda PL ou l’exemple d’une appropriation non assumée

Il existe un rapport de force et un contexte qui envenime la situation de l’artiste-peintre Amanda PL. Elle produit des toiles de qualité douteuse en copiant le style du maitre Norval Morrisseau. Je dis copie, puisqu’il ne s’agit pas ici d’une démarche artistique très originale. Elle n’innove pas. Elle a plutôt choisi d’exploiter des éléments culturels — des histoires, des mythes, des symboles — des sociétés autochtones pour son gain personnel sans faire d’échange avec celles-ci. La relation est à sens unique.

Disons-le autrement : PL n’a jamais cherché à discuter de son art avec des ainés, des artistes ou des membres de la nation Anishnaabe. Elle n’a pas cherché à partager ses créations pour donner une voix à cette société. Refusant l’ancrage, l’échange, le partage et ne cherchant pas l’appui de la nation Anishnaabe, elle a choisi de s’approprier une culture colonisée pour son gain professionnel. Il n’y a pas eu de relation d’égal à égal.

Si elle avait fait les démarches, s’était inscrite auprès d’un réseau d’artistes de la culture d’origine, partagé sa démarche et été transparente et respectueuse auprès de la nation Anishnaabe, l’accusation d’appropriation aurait été inadmissible. Voilà la nuance.

Artiste de la société majoritaire, Amanda PL a décidé qu’elle avait le droit d’utiliser ce qui est considéré comme sacré d’une culture qui a été exploitée et folklorisée par la société canadienne sans poser des gestes pour partager sa démarche avec la communauté concernée. Vu de cet angle, l’artiste faisait de l’appropriation.

Personne n’a le monopole des cultures. Là Grenier a raison. Mais il faut être conscient des rapports de force qui existent entre elles lorsque vient le temps de créer.

Serge Miville
Professeur adjoint
Chaire de recherche en histoire de l’Ontario français
Département d’histoire
Université Laurentienne

Lu 2418 fois Dernière modification le mardi, 23 mai 2017 15:45