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vendredi, 13 décembre 2013 10:48

L’automne des contrastes

Écrit par 
Les funérailles de Nelson Mandela ont lieu à l’instant. La planète se souvient de l’homme qui, au cours de la dernière génération, a le plus marqué la lutte pour l’égalité, la justice et la paix entre les peuples, entre les ethnies. Mais si on se fie aux commémorations du 50e anniversaire du I Have a Dream de Martin Luther King Jr, du 50e anniversaire de la mort de John F. Kennedy il y a de cela à peine quelques semaines ou du décès d’un grand comme Jack Layton il y a un peu plus de deux ans, les bons sentiments que l’on écrème lors de ces occasions spéciales auront une demi-vie comparable à celle des bonbons de l’Halloween de mes enfants. Mais l’automne qui s’achève aura plutôt été pour moi été marqué par des contrastes qui me désolent et qui m’inquiètent.

L’historien britannique d’allégeance marxiste Eric Hobsbawm a choisi le titre L’âge des extrêmes pour décrire le XXe siècle. À la suite de guerres totales, de règnes de mouvements fascistes destructeurs, de révoltes de travailleurs et de «colonisés», et de crises économiques sans précédent, on pourrait difficilement reprocher à M. Hobsbawm le choix de ce titre. Le pire, c’est que l’actuel XXIe siècle ne laisse présager rien de bon quant à ces extrêmes que l’on voit poindre, semble-t-il, un peu partout.

Je prends pour exemple trois dossiers chauds des derniers mois, soit ceux du conflit syrien, de la charte des valeurs québécoises et de la «fermeture» du gouvernement américain pendant plusieurs jours. Que révèlent ces chicanes sur l’état des relations dans le monde, autant à l’étranger que dans nos propres affaires ? Qu’à un moment où les liens entre les personnes n’ont jamais été aussi simples, par l’aisance de voyager et par l’ubiquité des réseaux de communication, nous ayons rarement constaté une si forte polarisation sur des questions centrales au bon fonctionnement de nos sociétés. Et que trop d’information n’équivaut pas à une meilleure communication, pas plus qu’à une plus grande ouverture d’esprit.

Plus parler et moins s’entendre, ça semble bien décrire la situation, à un moment où le monde semble des plus complexes. Où nos systèmes politiques démocratiques basés sur le débat se polarisent, où les lignes de parti deviennent des failles, où l’on ne comprend plus trop si ce sont nos élus ou l’entreprise privée qui mène, où des ententes commerciales globalisantes négociées à huis clos ont plus de poids que le gros bon sens et le bien collectif. Mais en arriver au gros bon sens sous-entend que l’on doive être à l’écoute de l’autre, qu’on mette parfois de l’eau dans son vin, que l’on fasse plus de place à la tolérance, que l’on considère des points de vue qui pourraient sembler divergents pour mieux les rapprocher. Cela me semble des concepts de moins en moins en vogue.

Je m’étonne moi-même en pensant avec une certaine nostalgie à l’époque où l’on parlait de gauche et de droite, où les travailleurs syndiqués étaient plus nombreux et détenaient un véritable rapport de force avec l’ordre établi. Soyons clairs : je demeure convaincu qu’on n’a pas nécessairement à passer par un syndicat pour que le lien qu’on entretient avec son travail et entre travailleurs (ceux qui se disent prolétaires et ceux qui détiennent les moyens de production, pour reprendre des expressions que certains reconnaîtront) soit juste et bon. Mais, comme le soulignait l’économiste américain de gauche Paul Krugman dans L’Amérique que nous voulons il y a quelques années, jusqu’aux années 1970 les syndicats régulaient les sociétés occidentales en agissant comme un fournisseur de formation continue ou d’école pour les grands, si l’on veut. Les syndiqués lisaient, s’informaient, se forgeaient des opinions, comprenaient les grands enjeux et agissaient souvent en fonction de ce qu’ils percevaient comme étant dans leur meilleur intérêt, personnel ou collectif. En nombres plus importants qu’aujourd’hui, ces citoyens s’engageaient, agissaient comme un contrepoids, contribuaient au bien collectif en forçant des débats, souvent intelligents. Et ces débats sur la politique, sur l’économie, sur de grands enjeux faisaient davantage pour faire progresser la société que les discours de sourds qui semblent se multiplier cet automne.

Le constater est une chose, le comprendre en est une tout autre. Je lance comme ça une idée, qui viendra sans doute plus naturellement aux personnes que le passage du temps intéresse, aux historiens de formation sinon de tempérament. Et cette idée rejoint celle de Zigmunt Bauman qui, dans Le présent liquide, estimait que nos structures sociales n’ont plus le temps de s’ajuster à leur propre transformation tellement ces changements se succèdent à une vitesse complètement affolante. C'est l’effet ultime de l’accélération de l’histoire, pourrait-on dire, parce que dans notre tentative de comprendre ce qu’est l’histoire et comment défile le temps et comment se prennent des décisions à chaque instant, nous constatons que chacun de ces instants, chacune de ces parcelles de temps imparti, est prise en étau entre ce qui nous a précédé et ce qui est à venir. Pas une révélation fracassante, direz-vous. Mais ça signifie qu’à chaque instant, les décisions prises sont basées sur une analyse en contexte qui prend compte du champ de l’ensemble de nos expériences (culturellement cumulées et socialisées) et de notre horizon d’attente, de nos projections dans l’avenir, pour reprendre les paroles de l’historien allemand Reinhart Koselleck. Les sociétés traditionnelles ou traditionnalistes basent davantage leurs décisions sur le champ d’expériences, les sociétés modernes accordent une plus grande importance à ce qui est à venir. À l’heure actuelle, nos sociétés paraissent davantage modernes, voire futuristes, que l’inverse et l’accélération de l’histoire qui en découle déplace le contexte considéré pour encadrer nos décisions. Ces choix se font de plus en plus en considérant ce qui est à venir plutôt que ce qui est passé. Dans La tempête, William Shakespeare écrivait que le passé est un prélude. Si on se fie à plusieurs dossiers chauds de l’automne, cette modernité galopante, dominante, omniprésente ne fera qu’accentuer la polarisation et les discours de sourds que l’on déplore, sans pour autant arriver à leur proposer de solutions de rechange. Eric Hobsbawm avait raison : rien au XXIe siècle ne laisse présager un répit à cet âge des extrêmes. Peut-être faudra-t-il proposer une suite à La tempête de Shakespeare, parce que le passé n’est plus toujours un prélude.
Lu 2994 fois Dernière modification le vendredi, 13 décembre 2013 10:52

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