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mercredi, 22 mars 2017 14:20

L’appel irrésistible du paquet de biscuits

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Puisque mars est le mois de la nutrition, parlons nourriture. Avez-vous déjà rencontré une personne qui n’aimait pas manger? Elles doivent se faire très rares en tout cas... La grande majorité de la population avoue raffoler de la nourriture, mais où doit-on dresser la ligne entre une personne gourmande et quelqu’un qui souffre d’une dépendance alimentaire? La situation est d’autant plus complexe, car nous ne pouvons pas faire comme les autres dépendances et éliminer la source; la nourriture est essentielle à la survie de l’être humain.

Il faut d’abord comprendre le mécanisme derrière la problématique. Les aliments avec des taux élevés de sucre, de gras et de sodium activent le cerveau de la même façon que le feraient la cocaïne ou l’héroïne. Lorsque l’on consomme des aliments qui en contiennent, notre cerveau sécrète une composante chimique appelée dopamine. Une fois que le corps en ressent les effets, il cherche toujours à les revivre, comme c’est le cas avec les autres dépendance.1 inconsciemment, c’est peut-être la raison pour laquelle on utilise cette nourriture sous forme de récompense : elle peut être une véritable source de plaisir. La majorité des gens peuvent se contrôler — peut-être parfois avec difficulté —, mais pour d’autres, c’est la sensation d’une perte de contrôle totale, une dépendance dont ils ne peuvent se débarrasser.

Lien entre nutrition et dépendance

«Quand on travaille comme nutritionniste, les patients nous expliquent pourquoi ils mangent et on réalise à ce moment-là que certains ont des comportements qui dépassent complètement leur volonté. Si les échecs des régimes sont si importants, c’est parce que le comportement alimentaire obéit à plusieurs choses et on est au-delà de la diététique pure», amorce la nutritionniste addictologue Dre Pascale Modal.2

«Mes patients me disent parfois : mon estomac n’a pas faim, mais mon cerveau a faim. Les dépendances alimentaires, comme les autres addictions, sont une maladie du cerveau, c’est-à-dire que ce n’est pas votre estomac qui le réclame, c’est votre cerveau. Et comme avec la dépendance, on retrouve cette compulsion irrépressible, dans ce cas-si : manger. On sait qu’il ne faut pas le faire, qu’il y aura des conséquences en particulier sur le poids, mais on a beau le savoir, on n’y arrive pas et ça, c’est typique de la dépendance», enchaine-t-elle.

«On est totalement accro à la nourriture comme on l’est à la cigarette, à l’héroïne, à internet ou à d’autres choses. Certains font appel à la volonté des gens pour leur demander d’arrêter de manger. Mais si ce n’était qu’une question de volonté, ça serait vraiment très simple, car ces gens-là veulent ne pas manger. Mais l’appel du paquet de biscuits, du morceau de fromage ou du bout de chocolat, comme l’appel de la cigarette, de l’injection, de tout ce que l’on veut, on ne peut pas y résister», illustre la professionnelle.

La dépendance de la répercussion

En fait, la dépendance ne réside pas vraiment dans ces aliments, mais plutôt dans la substance sécrétée par notre cerveau. Il s’agit du même mécanisme pour les autres dépendances. Dr Modaï explique que, par exemple, les gens ne sont pas accros à une substance produite par l’internet, mais plutôt à la réaction chimique du corps en réponse à l’action.

Où tracer la ligne

«Pour parler de dépendance, il faut quand même qu’il y ait une souffrance à un moment ou à un autre. Quand on mange une tablette de chocolat parce qu’elle est délicieuse et puis qu’on n’y pense plus, on n’est pas accro. Quand on est dépendant au chocolat ou aux produits gras et sucrés, on y pense beaucoup, on a besoin d’en avoir chez soi. On va le chercher quand on ne se sent pas bien. C’est vraiment une démarche différente», stipule l’intervenante.

Selon son expérience, ses patients n’arrivent pas en lui disant qu’ils sont toxicomanes. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive et pourquoi ils ne peuvent s’empêcher de manger. «La première chose à faire, c’est de les déculpabiliser et de leur expliquer que c’est normal qu’ils n’y arrivent pas, que ce n’est pas leur faute, et de leur expliquer le circuit de la récompense, la dépendance. De comprendre ce qui leur arrive, déjà ça les soulage», raconte-t-elle.

On ne peut mentionner ce problème alimentaire sans aborder le terme de l’alimentation compulsive, où les victimes mangent une étonnante quantité de nourriture en peu de temps. Selon d’autres sources, il serait même naturel de vouloir s’empiffrer ainsi : «L’alimentation compulsive est la réponse naturelle et primitive du cerveau à la suite d’une période de sevrage ou d’alimentation restrictive».3

Ce qui me fait également penser au temps de nos ancêtres... Ils en profitaient et mangeaient ce qu’ils pouvaient lorsque la nourriture était disponible. Il fallait en profiter, car elle n’était pas toujours une garantie. Pourrait-on accuser un instinct inné qui remonte à ce temps? Puis pour revenir à l’alimentation restrictive, éliminerait-on le problème si l’on ne sentait jamais le besoin de devoir se priver en premier lieu?

Premier pas

«Si jamais on croit avoir un problème, on peut en parler à son fournisseur de soins de santé primaires ou on peut contacter les lignes d’informations anonymes The National Eating Disorder Information Centre 1-866-633-4220 ou Anorexie et boulimie Québec 1-800-630-0907, suggère l’infirmière hygiéniste au Service de santé publique de Sudbury et du District, Mélanie Martin. Il existe plusieurs critères sur internet pour décrire la dépendance à la nourriture, mais vaut mieux laisser le diagnostic aux professionnels, car il peut être facile de mal interpréter l’information.

«Les troubles alimentaires sont des troubles de maladies mentales, mais ce n’est pas 100 % clair ce qui porte une personne à avoir ces troubles alimentaires. Cette condition médicale a besoin d’une attention spécialisée, donc on encourage les gens à aller chercher des services spéciaux. À Horizon Santé-Nord, on encourage les gens de ne pas viser leur poids, mais les habitudes saines au lieu : bien manger, bien bouger, bien dormir et de se sentir bien dans leur peau, peu importe leur poids. On essaye de ne pas trop viser le poids, juste pour ne pas contribuer aux troubles [de l’alimentation compulsive, jusqu’aux troubles de boulimie et d’anorexie.]», poursuit l’intervenante locale.

En tout et pour tout, la Dre Modaï est convaincue qu’il existe une sortie de secours : «avec un diagnostic, se déculpabiliser et bien comprendre ce qui se passe, oui, aujourd’hui avec une prise en charge adaptée on peut sortir de la dépendance alimentaire», tranche-t-elle.

Sources
1) http://www.webmd.com/mental-health/eating-disorders/binge-eating-disorder/mental-health-food-addiction#1
2) http://sos-addictions.org/les-addictions/les-addictions-theme-par-theme/les-addictions-alimentaires
3) http://brainoverbinge.com/

Lu 1959 fois Dernière modification le mercredi, 22 mars 2017 14:41
Priscilla Pilon

Journaliste

Sudbury

705-673-3377, poste 6212

priscilla.pilon@levoyageur.ca