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vendredi, 01 novembre 2013 14:08

Les freedom-frogs prennent la parole

Écrit par 
Arrivée à Sudbury en 2004, cela fait maintenant quelques années que j’observe avec attention la scène artistique franco-sudburoise, et j’ai comme l’impression qu’il se passe quelque chose, comme si de nombreux petits têtards étaient devenus grenouilles émancipées et s’étaient emparé de l’étang… avec succès.
Plus prosaïquement, nous avons la chance de vivre un moment fort de l’histoire culturelle franco-ontarienne avec l’affirmation d’une nouvelle génération de jeunes artistes extrêmement talentueux. Il est toujours dangereux de faire du name-dropping, mais que serait la vie sans un peu de risque ? On peut penser à certains de nos poètes : un Daniel Aubin avec deux recueils à son actif, un super travail pour Le Voyageur et la Galerie du Nouvel-Ontario (GNO) et une belle visibilité comme poète officiel de la ville; une Sonia Lamontagne qui, après avoir remporté le prix Trillium 2012 (catégorie poésie) pour son recueil À tire d’ailes, vient de faire paraître la traduction anglaise de ce dernier (On Butterfly Wings, chez BookLand Press). Le théâtre n’est pas en reste avec des prestations très remarquées cette année de France Huot, Mélissa Rockburn et Miriam Cusson; le retour sur les planches sudburoises du Théâtre du Nouvel-Ontario de Céleste Dubé cet automne; et c’est sans compter sur le nouveau programme de théâtre de l’Université Laurentienne, bourré de jeunes talents. Les ouvriers derrière le décor, comme Alain Lauzon, font aussi un beau bout de chemin. L’homme exponentiel à tout faire, Stef Paquette, continue son chemin; radio, télévision, théâtre, musique, il est immanquable. Du côté de la musique, Patricia Cano prépare un prochain album, Alexandra Lee nous régale à chaque prestation, Le Paysagiste nous a livré un premier album très réussi, Marie-Claire et les Hula-Hoops ont explosé en quelques semaines sans que l’on s’y attende, Strange Attractor, qui compte de nombreux francophones parmi ses membres, est devenu un incontournable de la scène underground, et je ne parle même pas des autres groupes émergents tels que La Norme, Patrick Wright et les Gauchistes, etc. Quant aux arts visuels et plastiques, ils ne sont pas en reste. La cerise sur le gâteau, ce sont bien sûr les nombreux projets de WLUT avec Christian Pelletier comme homme-orchestre qui a décidé, ni plus ni moins, de rendre notre laide ville beautiful. Non seulement leurs murales sont-elles un réel succès esthétique, mais le mouvement en lui-même est intéressant, puisqu’il part de la communauté, rejoint des centaines de Sudburois de tout horizon et a réussi — grâce à une campagne de marketing bien sentie — à financer ces projets en un rien de temps. Je m’arrêterai là parce que la liste serait très longue.
Il y a trois éléments qui me frappent particulièrement dans ce bouillonnement artistique et culturel. Premièrement, cette nouvelle génération a su «gérer» l’héritage. On le sait, notre culture repose sur des monstres sacrés et il n’est pas toujours aisé de s’en accommoder. Or, ces artistes ont réussi le tour de force d’assumer cet héritage sans complexe aucun. À bien étudier leurs productions artistiques, les filiations sont, dans la plupart des cas, assez évidentes. L’énergie, l’esprit artisan et l’identité artistique multiple d’un Christian Pelletier fait étrangement penser à un André Paiement; la poésie de Daniel Aubin fait parfois écho à celle d’un Jean Marc Dalpé et celle de Sonia Lamontagne est carrément desbienesque. Quant à Miriam Cusson, on la voit assez bien en future Brigitte Haentjens. Mais il n’y a pas de complexe, aucune envie d’imiter, aucune revendication de filiation; juste un respect, normal quoi. Ils ont tué les pères sans faire couler le sang.
Deuxièmement, ces jeunes artistes franco-ontariens ont trouvé des compères dans d’autres communautés. Ainsi, la Journée internationale du théâtre fut organisée pour la première fois en partenariat avec the Sudbury Theatre Centre. Dans le théâtre anglophone, il y a aussi explosion de nouvelles compagnies (pas moins de trois, je crois, cette année) et la collaboration entre artistes francophones et anglophones va bon train. On a vu ainsi France Huot et Daniel Aubin jouer dans la première pièce d’Encore Theatre. Dans la série télévisée Hardrock Medical, on a pu retrouver Miriam Cusson et Stef Paquette, entre autres. Et ça marche! La qualité artistique est au rendez-vous. Il existe également de belles collaborations avec des artistes autochtones. Pensons par exemple à la pièce mise en scène cette année par Miriam Cusson, Nowhere du Nord, qui était trilingue et mettait en vedette le très talentueux Bruce Naokwegijig. Cet été, la GNO organisait sa foire alternative, intitulée Arts en ruines, en collaboration avec la troupe théâtrale Debajehmujig sur l’île Manitoulin. Cette ouverture aux autres, qui était déjà là dans les années 1970 avec CANO, démontre sûrement une confiance en soi, une envie de tripper artistiquement avant de défendre le «parle en français». Mais en même temps, ne nous y trompons pas, il y a là si ce n’est une démarche politique, pour tout le moins, un symbole et un discours politiques.
Troisièmement, il s’agit de voir les rapports que ces jeunes artistes entretiennent avec les institutions culturelles établies. Et là encore, on entre-aperçoit une démarche intéressante, puisqu’elle relève à la fois du partenariat et de l’autonomie. La plupart de ces jeunes ont travaillé ou travaillent pour ces institutions. Ces dernières soutiennent sans conteste cette nouvelle génération. Mais en même temps, ici ou là, on voit émerger des productions indépendantes. Ce qui est sûr, c’est que ce renouveau participe à la pérennisation de nos institutions, et donc de la communauté.
Je pense foncièrement qu’il se passe quelque chose dans notre milieu artistique et culturel, c’est excitant. Peut-être que nous n’en sommes pas tous conscients, parce que nous sommes en plein dedans, qu’on le vit, sans prendre le recul pour y réfléchir. Peut-être que certains ne le voient pas parce qu’ils ne participent tout simplement pas à la vie culturelle de notre communauté. C’est peut-être là que le bât blesse, si l’on veut, non pas que notre communauté survive, mais qu’elle s’épanouisse et se développe. Il faut une scène artistique forte, car c’est elle qui nous permet de prendre la parole publiquement. Vive les grenouilles libres et vive l’Ontario français!
Lu 3298 fois Dernière modification le vendredi, 01 novembre 2013 14:45
Aurélie Lacassagne

Professeure à l’Université Laurentienne

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