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jeudi, 24 octobre 2013 00:00

États (d’esprit) généraux

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Depuis le temps qu’on en parlait. La voilà maintenant terminée, cette première rencontre des États généraux sur l’éducation postsecondaire en Ontario français. Elle avait lieu samedi dernier à Timmins (à Hearst, à Kapuskasing et à New Liskeard aussi, en visioconférence, mais ça, on y reviendra) et nous étions une cinquantaine à y prendre part. Des jeunes, des sages, des étudiants, quelques parents et plusieurs, plusieurs personnes comme moi, des administrateurs. J’aime mieux vous avertir d’entrée de jeu, ce sera difficile pour moi de ne pas prêcher pour ma paroisse (sans, j’espère, m’embarquer dans une guerre de clochers). Je suis recteur de la petite et excellente Université de Hearst.
C’est le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) qui est le chef d’orchestre de cette consultation provinciale que l’on dit historique. La Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) en sont des partenaires et encadrent le processus. Comme je le conçois, ce processus, c’est la démarche politique entreprise par les étudiants qui n’arrivaient plus à faire avancer autrement leurs doléances pour l’obtention d’une université franco-ontarienne. Ce n’est pas la première fois que les Franco-Ontariens font de telles demandes, faut-il le préciser. Mais là, on a l’impression que c’est pas pareil.
Pas pareil parce que depuis les dernières demandes du genre, les Franco-Ontariens ont obtenu la gestion de leurs écoles élémentaires et secondaires en plus d’un réseau de collèges communautaires d’arts appliqués et de technologies. Pas pareil parce qu’on vient aussi de se rendre compte qu’il y a peu d’options universitaires en français dans le sud-ouest de la province. Dans l’esprit de plusieurs, il ne manque que les universités pour que l’on puisse parler du parachèvement de l’éducation en Ontario français.
Le dossier est complexe. L’université en Ontario français, c’est beaucoup l’affaire de l’Université d’Ottawa, dans l’Est, et de l’Université Laurentienne de Sudbury, dans le Moyen-Nord. Mais c’est aussi l’Université St-Paul (affiliée à Ottawa), le Collège universitaire dominicain (affiliée à Carlton University), du Collège universitaire Glendon (une faculté de York University), de l’Université de Sudbury (fédérée à l’Université Laurentienne). Toutes ces institutions sont bilingues.
Puis il y a l’Université de Hearst, affiliée d’abord à l’Université de Sudbury en 1957, puis à l’Université Laurentienne en 1963. Hearst est la seule affiliée parmi toutes les universités en Ontario à recevoir directement son financement de la province. Son Conseil des gouverneur-e-s décide des orientations stratégiques à donner à l’institution. Elle a un mandat régional et elle est la seule université en Ontario à offrir l’ensemble de ses programmes seulement en français. Avec le plus haut taux de satisfaction de la clientèle étudiante parmi toutes les universités canadiennes depuis 2010, elle est sûrement, aux yeux de plusieurs, un bon exemple de la pertinence de la gestion « par et pour les francophones ». Mais si l’Université de Hearst est la seule université de langue française en province, elle n’est pas pour autant l’Université franco-ontarienne. Et elle ne souhaite pas le devenir. Nous ne nous croyons pas autorisés à imposer notre vision de la formation universitaire à d’autres régions de la province, comme nous ne souhaiterions jamais que d’autres ne viennent nous imposer la leur.
Au grand dam de certains observateurs, l’Université de Hearst n’a exprimé aucune velléité sur un quelconque empire universitaire franco-ontarien. Bien que nous soyons convaincus que nos programmes uniques et nos approches novatrices puissent bien servir les francophones de partout en province, les personnes intéressées devront se déplacer dans le Nord – la région où nous offrons nos services par mandat, par conviction, par attachement – pour pouvoir en profiter. Et nous parions que certains aventureux sont prêts à le faire, que ce soit à notre campus de Hearst, à Kapuskasing ou encore à Timmins. Cette conviction exprime ce qui devrait être un principe fondateur d’une éventuelle université de l’Ontario français : chaque région doit avoir le droit et les moyens de prendre ses propres décisions, de choisir les orientations et les programmes qui répondent à ses besoins, à ses intérêts, à ses aspirations, qui s’arriment à ses forces et à ses ressources. On comprendra davantage toute l’importance de ce principe lorsque la région du Centre et du Sud-Ouest comptera la moitié de la population de langue française de la province, ce que d’aucuns voient dans leurs feuilles de thé. Qu’on se le tienne pour dit : quelle que soit la forme que prendra la proposition finale du RÉFO lors de son sommet de 2014, l’Université de Hearst n’abandonnera jamais son autonomie et sa capacité à formuler des objectifs bien à elle et d’allouer ses ressources – l’argent, bien entendu – en fonction de ces choix.
C’est sans doute là que se jouera une partie importante des discussions à venir d’ici l’hiver 2014, à savoir quelles seraient les ressources financières dont disposerait chacune des régions constituantes d’un réseau universitaire dirigé par les francophones pour les Franco-Ontariens. La publication d’un rapport sur le manque d’accès aux programmes universitaires de langue française dans le sud-ouest et dans le centre de l’Ontario risque de peser lourd dans la balance ; une intervention par la province ne se ferait qu’en ajoutant de nouvelles ressources financières – est-ce possible ou probable dans l’état actuel des finances publiques en Ontario – ou en procédant à une redistribution des ressources qui sont présentement dans le réseau. L’autre option verrait les institutions existantes offrir leurs services aux communautés sous-desservies du sud-ouest et du centre, avec une augmentation des coûts, bien entendu. Va-t-on opter pour le statu quo ? Pour une redistribution des ressources en fonction des effectifs francophones aux quatre coins de la province ?
Au cours des dernières années, c’est souvent autour de la question de l’accès aux programmes universitaires que les questions difficiles ont été soulevées. À Windsor, on estime que les francophones ont accès à un inquiétant 3 % des programmes auxquels ont accès leurs homologues de langue anglaise. Par le même calcul, les gens du Nord auraient accès à 33 % des programmes. Est-ce bien le cas ? Dans les régions telles que définies par le ministère de la Formation et des Collèges et Universités, un programme offert à Sudbury est considéré accessible aux gens de Hearst ; ils sont dans le Nord. Hearst, à 6 heures 42 minutes de Sudbury, a « accès » aux programmes offerts à la Laurentienne; Windsor, à 7 heures 29 minutes de la capital nationale, n’a pas accès aux programmes offerts à l’Université d’Ottawa. Deux poids, deux mesures ? En apparence, oui.
Et si tel est le cas, si on maintient que le Sud-Ouest n’a pas un accès raisonnable aux programmes en français, pour les mêmes raisons il faut refaire la carte du Nord pour séparer le corridor Timmins-Hearst du bassin sudburois. Si l’on se fie alors à la population francophone des régions pour estimer les ressources qui leur reviennent pour la programmation universitaire, le Grand-Nord compte 9,6 % des francophones de la province et obtient un 2,3 % du financement. Deux poids, deux mesures ? On serait en mesure de le croire. C’est ici que l’Université de Hearst souhaiterait, comme elle l’affirme depuis longtemps, prendre de l’expansion : dans les services qu’elle offre aux francophones du Nord-Est, pas en s’étendant périlleusement, impérieusement, aux quatre coins de la province. Quelques programmes de sciences, un programme ou deux en santé, voilà qui pourrait contribuer à maintenir davantage de francophones dans une région qui a besoin, comme les autres en Ontario français, de retenir ou d’attirer des jeunes pour renouveler ses effectifs, ses idées, ses projets, ses rêves…
Après une seule rencontre régionale de ces États généraux, il est encore trop tôt pour présumer de la forme que prendra le projet du RÉFO et de la communauté, mais on voit bien toute la complexité du dossier, sans même parler de la nature même des universités, des entités relativement autonomes lorsqu’on les compare aux conseils scolaires et même aux collèges communautaires. Quoi qu’il advienne, il faudra que la formule investisse dans chaque région de la province, parce que c’est la seule façon que notre francophonie, riche de sa diversité et de ses régions, poursuivra son développement et celui de ses futurs leaders.
Lu 2408 fois Dernière modification le jeudi, 24 octobre 2013 09:42

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