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jeudi, 03 octobre 2013 13:22

Le retour au Moyen-Âge comme solution d’avenir pour certains Américains

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La puissance hégémonique de la planète, les États-Unis, vient de mettre au chômage forcé 800 000 de ses fonctionnaires jugés «non indispensables», et ce, pour une durée indéterminée. La raison : le budget national pour l’exercice 2013-2014 tel que présenté par l’administration de Barack Obama n’a pas passé le vote au Congrès. A priori donc, il s’agit d’une crise budgétaire. Si l’on creuse un peu plus, cette crise budgétaire risque fort de se doubler d’une vraie crise des finances puisque vers la mi-octobre, la dette américaine aura atteint le fameux plafond de la dette. Bizarrerie du système américain : depuis 1917, le Congrès décide par la loi du montant de la dette nationale à ne pas dépasser. C’est plutôt inusité comme pratique, en théorie — et en pratique — les États empruntent de l’argent… tant que sur les marchés financiers on veuille bien leur en prêter. Crise politique également : soyons francs, ce blocage budgétaire est en réalité un imbroglio politique. Un président républicain de la Chambre des représentants qui se fait dépasser par ses troupes droitistes. Une administration Obama, soutenue par des sénateurs, qui ne veut pas céder d’un iota sur sa réforme de la santé. Tout cela se déroule dans une ambiance préélectorale. Les élections de mi-mandat sont dans un an et dans chaque camp, les prétendants à la candidature présidentielle affutent déjà leurs couteaux. Vu l’argent qu’il faudra amasser pour gagner cette campagne, autant s’y prendre bien à l’avance. Mais en réalité, la crise est bien plus profonde. Il s’agit d’une crise idéologique, d’une vieille querelle idéologique en fait que traversent les États-Unis depuis leur fondation : quelle doit être la place de l’État dans la vie des Américains, si État il doit y avoir ? Il y a toujours existé dans ce pays un nombre conséquent de personnes pour qui l’État — s’il doit survivre — doit être minimal, voire minimaliste. Or, ces personnes aujourd’hui ont une machine de guerre : le Tea Party. C’est une machine devenue si grosse que les candidats potentiels républicains ont bien compris qu’ils ne pourraient gagner sans courtiser les partisans du Tea Party. Quelle est donc l’idéologie défendue par ces personnes ? En résumé, ni plus ni moins qu’un retour à l’organisation sociale, politique et économique du Moyen-Âge. Enfin, pour les Américains, ce ne serait pas vraiment un retour puisqu’ils n’ont pas eu de Moyen-Âge, cela — doublée de leur ignorance de l’histoire — explique pourquoi une telle folie représente un attrait aussi puissant aux yeux de millions de personnes, y compris des intellectuels, des professeurs, des décideurs politiques, etc.
Retourner à l’époque médiévale, cela signifie abattre l’État et laisser les individus et groupes d’individus assurer ce que l’on considère comme les missions régaliennes de tout État. Concrètement, cela veut dire : (1) que l’on remplace l’armée par des mercenaires. Les armées, telles qu’elles existent aujourd’hui, sont toutes jeunes. La première armée nationale fut créée par les révolutionnaires français, les autres pays au XIXe siècle emboiteront le pas. Des mercenaires sont des gens qui sont payés pour aller guerroyer indépendamment des allégeances nationales. Ils vendent leur force de travail au plus offrant; cela a existé pendant tout le Moyen-Âge et l’époque moderne. Aujourd’hui, avec le capitalisme, c’est plus organisé : on a des compagnie des mercenaires comme Blackwater, que le gouvernement américain utilise déjà. (2) Que l’on remplace la police par des milices de «citoyens». Pas de gros efforts à faire de ce côté, les Américains ont toujours eu des milices pour «assurer» la «sécurité» intérieure. Et vu le nombre d’armes en circulation dans le pays, ce n’est pas très difficile.
(3) Que l’on remplace le système social (santé, éducation, sans-abrisme, etc.) par des œuvres de bienfaisance. Au Moyen-Âge et même pendant quelques siècles après, c’était l’Église qui assurait les missions sociales que nos États modernes assument aujourd’hui depuis environ 150 ans. Là encore, aux Etats-Unis, c’est déjà en partie le cas, notamment dans le domaine de la santé. Le domaine où la puissance étatique américaine se déploie, c’est celui de l’alimentation, avec les célèbres food stamps, 47 millions d’Américains se nourrissent grâce à ce système! Système que les républicains ont passé à la hache quand le budget leur a été présenté. Ne nous y trompons pas, l’État américain n’a pas mis en place ce système pour nourrir sa population, mais pour sauver ses agriculteurs, ou pour être plus précise, l’industrie agroalimentaire. Cela permet d’écouler les stocks et de maintenir les prix.
(4) Que l’on adopte une vision manichéenne du monde : Nous, les «civilisés», contre Eux, les «barbares». Le Moyen-Âge européen s’est construit, avec les Croisades, sur cette dichotomie «Nous, l’Occident civilisé» contre «Eux, l’Orient barbare». Cette dichotomie identitaire, non seulement n’a jamais disparu, mais elle se porte très bien un peu partout. Ce qui est inquiétant avec ces radicaux du Tea Party, c’est que le reste du monde, y compris nous Canadiens, faisons partie des Autres (même s’il y a sûrement une hiérarchie qui classifie les Autres).
Cette idéologie n’est pas le fait de quelques énergumènes lobotomisées. Bien au contraire, elle est défendue également dans les hautes sphères, des «penseurs» et des conseillers du prince qui souhaitent voir la disparition de l’État comme puissance publique, revenir à un état de nature où ce serait la loi du plus fort qui prévaudrait; et les plus faibles — s’ils ont de la chance — auront droit à un quignon de pain à la sortie d’une église. Si certains lecteurs veulent vraiment voir plus en détail à quoi ressemblerait ce monde, ils peuvent par exemple lire le très instructif livre de Parag Khanna, How to Run the World ? Charting a Course to the Next Renaissance. New York: Random House, 2011. Tout y est exposé très clairement : la critique de l’État, de la modernité, de la rationalité, du droit et de l’idéalisme, et comment les individus et le secteur privé pourraient régler tous les problèmes du monde. Je n’ai rien lu de plus effrayant depuis Les médecins maudits, mais eux sont morts (enfin, il y en a peut-être encore deux ou trois qui se cachent au Canada ou en Amérique du Sud); les partisans du Tea Party et les idéologues antiétatistes et antimodernistes, eux, sont bien vivants, et ils ont déjà engagé la bataille.
Lu 3156 fois Dernière modification le vendredi, 04 octobre 2013 08:33
Aurélie Lacassagne

Professeure à l’Université Laurentienne